Pourquoi Félix Tshisekedi peut dormir tranquille après la ville morte de l’opposition
Si la mobilisation de l'opposition contre une éventuelle révision constitutionnelle ressemble à celle de ce mercredi 3 juin, alors le chef de l'État congolais n'a, objectivement, rien de bien important à craindre. Chronique d'une journée où l'on peut perdre une bataille politique et publier le communiqué de victoire à la même heure.
Si la mobilisation de l’opposition contre une éventuelle révision constitutionnelle ressemble à celle de ce mercredi 3 juin, alors le chef de l’État congolais n’a, objectivement, rien de bien important à craindre. Chronique d’une journée où l’on peut perdre une bataille politique et publier le communiqué de victoire à la même heure.
Posons cela calmement.
Si Félix Tshisekedi cherche réellement, comme l’opposition l’en accuse depuis des mois, à se ménager une porte de sortie constitutionnelle pour rester en fonction passé 2028, alors c’est un projet politique de premier ordre. Le genre de manœuvre qui mérite qu’on s’y oppose avec sérieux, méthode et patience. Un combat de respiration longue.
La ville morte, un pari qui se vérifie à l’œil nu
Si l’opposition congolaise, pour s’y opposer justement, a choisi comme grand acte fondateur la formule de la ville morte, c’est un pari. Pari ancien, pari connu, pari risqué : la ville morte est l’une des rares formes de protestation qui se vérifie à l’œil nu. On ouvre la fenêtre, on regarde. Pas besoin d’aller compter des manifestants au bord d’une avenue.
Le 3 juin à Kinshasa : une matinée de trafic fluide
Si cette ville morte est celle qu’on a connue ce mercredi, faite de quelques heures de prudence matinale rapidement converties en reprise progressive de la circulation, des marchés, des écoles et des administrations, alors le pari est perdu. Non pas perdu de peu. Perdu visiblement. À dix heures, les arrêts de bus se remplissaient. Les commerces ouvraient. Les marchés retrouvaient leur clientèle. Sur l’avenue de la Libération, ex 24 novembre, un cortège modeste défilait même, dans la même matinée, en faveur d’un changement de Constitution, sans qu’aucun parti de la majorité présidentielle ne se déclare à l’origine de l’appel. La rue de Kinshasa, ce mercredi, n’aura appartenu à personne. Autrement dit, à tout le monde sauf à ceux qui en proclamaient la propriété.
Le communiqué de victoire de la Coalition Article 64
Et si, malgré cela, les principales voix de la Coalition Article 64 ont jugé utile, dès le milieu de journée, de proclamer la victoire. Le député Prince Epenge évoque un « carton rouge direct » au président. Delly Sesanga, président d’Envol, déclare l’avoir « plaqué au sol à mains nues ». Et si le communiqué d’étape publié dans la foulée, signé conjointement par Martin Fayulu, Jean-Marc Kabund, Moïse Katumbi, Augustin Matata et Delly Sesanga, « salue la forte adhésion des citoyens à l’opération ville morte » en y voyant l’expression d’une « cause nationale » qui « dépasse les clivages politiques », alors quelque chose d’autrement plus inquiétant que la défaite vient de se produire :
La défaite a été célébrée comme une victoire.
À ce stade du raisonnement, une question simple :
Que peut craindre Félix Tshisekedi, au juste, d’un adversaire qui prend une journée de trafic fluide pour une démonstration de force populaire ?
Rien.
Il peut éteindre la lumière. Il peut s’endormir. Il peut, le cas échéant, demander qu’on baisse la climatisation. Demain matin, le même adversaire dira que la dernière ville morte fut un succès, que la prochaine en sera un plus grand encore, et qu’à force d’enchaîner ces démonstrations on finira par obtenir le départ du président. Les chiffres ne diront pas la même chose, mais peu importe : dans une opposition qui se félicite, les chiffres ne sont plus invités.
C’est précisément ce qui rend la séquence singulière.
Ce qu’un pouvoir tenté de durer doit vraiment redouter
Parce qu’à long terme, et c’est là que l’humour noir touche son point d’arrêt, un président qui voudrait s’éterniser n’a, en démocratie, qu’une seule chose à vraiment redouter : un adversaire lucide. Autrement dit, un adversaire capable de mesurer ses propres défaites, d’identifier ses erreurs tactiques, et de corriger ce qui doit l’être avant la prochaine manche.
Or, ce mercredi midi, la Coalition Article 64 a fait précisément l’inverse. Elle a publié son communiqué de victoire avant la fin de sa propre journée. Elle a confondu « avoir créé de l’inquiétude » avec « avoir créé une adhésion massive ». Elle a confirmé qu’elle vivait dans un récit, et que le réel ne serait convoqué qu’à la condition de confirmer ce récit.
Le silence dans lequel s’est tenu, pendant ce temps, le Palais présidentiel n’est pas anodin non plus. Ne rien dire alors que l’opposition occupe le terrain médiatique est un choix tactique. C’est le choix d’un pouvoir qui n’a pas besoin de répondre, parce que la réponse lui est apportée gratuitement par ceux qui l’attaquent.
Pour un chef de l’État qui souhaiterait, hypothétiquement, prolonger son mandat passé les règles actuelles, voilà la meilleure nouvelle de la semaine : son principal opposant préfère, ce soir, se féliciter que se réformer.
Félix Tshisekedi peut dormir tranquille.
Et si demain, à l’issue de la réunion d’évaluation que la Coalition Article 64 a annoncée pour ce jeudi 4 juin, elle tire de la journée du 3 juin la conclusion qu’il faut en organiser une autre, plus forte, plus large, plus suivie, alors le président pourra dormir aussi tranquillement le lendemain.