Politique Comment Tshisekedi transforme Uvira, malgré l’AFC/M23
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Comment Tshisekedi transforme Uvira, malgré l’AFC/M23

Dix kilomètres de boulevard à quatre voies. Sept kilomètres de route transfrontalière. Un port à draguer. Un poste à arrêt unique avec le Burundi. Un marché transfrontalier moderne. Un canal d'eau potable pour 500 000 ménages. Six chantiers reprennent dans la deuxième ville du Sud-Kivu après l'occupation AFC/M23 et le pillage de fin 2025. Cartographie d'une reconstruction sous tension.

Comment Tshisekedi transforme Uvira, malgré l’AFC/M23
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 14 JUIN 2026 - 17:58 WAT · 9 min de lecture

UVIRA — Dix kilomètres de bitume, dix-huit mètres de large, quatre voies plus un séparateur central et des trottoirs. Le boulevard de la route nationale n°5 qui relie Kavimvira au port de Kalundu sera, à son achèvement, l’avenue la plus large jamais construite dans une ville de l’Est de la République démocratique du Congo. Les engins sont revenus en mai 2026 sur le tronçon allant du pont de Kavimvira au quartier Mulongwe, où la première couche d’asphalte a été posée.

Six mois plus tôt, ces mêmes engins étaient à l’arrêt. L’AFC/M23 avait occupé la ville fin 2025 dans la foulée de son avancée le long du lac Tanganyika, le matériel de chantier avait été pillé, et les chefs d’entreprise s’étaient repliés au Burundi. La reprise progressive depuis le mois de mars est devenue la matière première d’un récit politique. Le gouverneur du Sud-Kivu, Jean-Jacques Purusi, et son ministre provincial des Infrastructures Yvan Kibonge en ont fait l’argument central de leur communication sur ce qu’ils nomment « le retour à la normale ».

Six chantiers cohabitent désormais avec une ligne de front qui n’a pas bougé de plus de cinquante kilomètres. Cartographie de cette reconstruction qui marche au rythme des trêves.

Un projet emblématique : la RN5, plus large boulevard de l’Est

Le chantier de la route nationale n°5 entre Kavimvira et le port de Kalundu est le projet pivot de la séquence. Dix kilomètres de tronçon à réhabiliter et à élargir, financés sur fonds propres du gouvernement central congolais, et exécutés par l’entreprise burundaise EIS-EKA. L’épaisseur de la couche d’enrobé prévue, treize centimètres, correspond aux normes internationales pour le trafic lourd.

L’avancement, mesuré par les visites officielles, raconte une trajectoire en escalier. En avril 2025, le gouvernement annonçait trente-six à quarante pour cent d’exécution globale, avec un assainissement réalisé à quatre-vingt-dix pour cent et les premiers travaux de couche de base engagés. En août, le gouverneur Purusi se déplaçait sur la carrière et l’usine de bitume installées à Kabimba pour saluer la modernité des équipements. Le 17 septembre 2025, les travaux d’imprégnation, première étape de la phase de goudronnage, étaient officiellement lancés.

L’arrêt brutal survient quelques semaines plus tard avec l’avancée de la coalition AFC/M23. Les ateliers sont vidés. Les chefs de chantier quittent la ville. La reprise effective de mai 2026 a porté sur la première couche d’asphalte entre le pont de Kavimvira et le quartier Mulongwe, premier segment visible du nouvel ouvrage. Aucune date officielle de livraison n’a été communiquée depuis. Les sources proches du dossier évoquent une fenêtre d’achèvement entre fin 2027 et mi 2028, à conditions de sécurité constantes.

La RN30 vers la frontière burundaise : la veine commerciale qui se rouvre

Le second chantier est moins long mais plus stratégique pour l’économie ordinaire. La route nationale n°30, sur ses sept kilomètres entre Kavimvira et la frontière burundaise, est la veine commerciale d’Uvira. Cinq mètres de chaussée, accotements compris, et un trafic transfrontalier qui ne s’arrête jamais, ni à l’heure de la guerre ni à l’heure des manifestations.

La même entreprise, EIS Africa, dans son montage burundais, a hérité du marché. Le financement initial provenait de la Banque mondiale via le Projet de facilitation du commerce et d’intégration dans la région des Grands Lacs, dit PFCIGL. Un appui de l’Union européenne a été mentionné pour certaines phases ultérieures, sans que le montant ni la nature aient été précisés dans la documentation publique. Le chantier a subi le même sort que le boulevard de la RN5. Suspendu fin 2025, pillé, repris officiellement en mars 2026 avec une priorité accordée aux travaux de drainage et aux caniveaux. Le délai contractuel restant après reprise est d’environ huit mois.

Le triangle PFCIGL : poste frontalier, port, marché

Au-delà des routes, le programme PFCIGL de la Banque mondiale finance à Uvira trois infrastructures qui composent un triangle commercial cohérent. Le premier sommet est le poste frontalier de Kavimvira, situé face à Gatumba au Burundi. La construction d’un poste moderne « à arrêt unique » est en cours depuis 2023, avec un avenant signé en septembre 2025. Le programme architectural prévoit un bâtiment administratif à un étage, des locaux pour la douane, des entrepôts, des chambres froides, des scanners, des ponts-bascules, un parking et des locaux de police. L’objectif est de faire passer un camion en une seule opération administrative au lieu des deux séparées qui prévalaient jusqu’ici.

Le deuxième sommet est le port de Kalundu, point d’attache du lac Tanganyika. Sa réhabilitation comprend un dragage destiné à augmenter la profondeur d’amarrage, la construction d’un quai polyvalent et la mise à niveau des équipements de manutention. Les études d’impact ont été actualisées avant la suspension. Les travaux relèvent du même périmètre PFCIGL.

Le troisième sommet est le marché transfrontalier de Kamvivira, implanté à Kagando. C’est le chantier le plus récent. Les travaux y ont été lancés les 3 et 4 décembre 2025, à quelques jours seulement de l’arrivée de l’AFC/M23. Le programme prévoit un bâtiment principal à étage qui regroupera étalages de détail, espaces grossistes, boucheries, poissonneries, dépôts, snacks, agence bancaire, garderie d’enfants et installations sanitaires. À cela s’ajoutent des chambres froides et un abattoir. Deux postes frontaliers secondaires, à Nyamoma dans la zone de Sange et à Rubenga dans la zone de Luvungi, complètent le dispositif transfrontalier.

Le canal de Mulongwe : cinq cent mille ménages d’eau potable

Vue aérienne d'un site de construction près d'une rivière, montrant des matériaux, des machines et des structures en cours d'érection.

L’eau est le sixième chantier. Le canal de captage qui alimente l’usine REGIDESO de Mulongwe avait été endommagé pendant l’occupation. Sa réhabilitation, lancée en mars 2026 dans le cadre d’un partenariat entre le Comité international de la Croix-Rouge, la REGIDESO et l’entreprise ECRICO, prévoit la construction d’un mur de seize mètres et d’un canal d’amenée de trente mètres. La durée des travaux est estimée à soixante jours. L’usine de Mulongwe dessert environ cinq cent mille ménages à Uvira et dans sa périphérie immédiate, ce qui en fait la première infrastructure de service public du Sud-Kivu après les hôpitaux.

Ce qui n’est pas encore là

D’autres opérations restent annoncées sans calendrier précis. Le pavage de certaines artères urbaines d’Uvira et de Baraka a été évoqué par le gouverneur Purusi en septembre 2025, sur un montage financier combinant des contributions des pétroliers présents dans la province et un appui du gouvernement provincial. Aucune entreprise n’a été désignée publiquement.

Le Projet de renforcement des capacités des entités provinciales, dit PRECAPE et financé par la Banque africaine de développement, a livré en mars 2026 l’étude d’impact environnemental et social pour la ville d’Uvira. L’enveloppe prévoit la réhabilitation et la construction de routes secondaires, de ruelles, d’écoles, de centres de santé et de bornes-fontaines. Les chantiers concrets n’ont pas démarré à la date de cette publication.

Plus en amont, le chemin de fer Uvinza-Kindu, qui constituerait le maillon manquant du corridor Tanzanie-Burundi-RDC, fait l’objet d’études de faisabilité depuis 2025. Une extension vers Uvira est mentionnée parmi les scenarios étudiés, mais aucune construction n’est engagée.

La résilience comme stratégie politique

Les autorités provinciales ont fait de la reprise des chantiers un argument politique central. Le gouverneur Jean-Jacques Purusi multiplie les visites de sites et les déclarations sur le « signal de normalisation » que représente le retour des engins. Le ministre provincial des Infrastructures, Yvan Kibonge, articule cette communication avec celle du commandement militaire qui revendique le contrôle effectif de la ville depuis le retrait progressif des éléments AFC/M23 vers le nord du lac.

Cette mise en scène n’efface pas la fragilité du dispositif. La ligne de front la plus proche, située dans la zone de Fizi au sud du Sud-Kivu, n’a pas reculé. Les commerçants d’Uvira et de Bukavu rapportent une activité encore inférieure d’environ trente pour cent à son niveau de mi-2025, selon des estimations chambres de commerce. Le coût de financement des entreprises locales reste élevé, le franc congolais s’est déprécié, et les compagnies d’assurance refusent encore de couvrir les marchandises traversant certains tronçons.

La double signature de l’État central, qui finance le boulevard emblématique de la RN5, et des bailleurs multilatéraux Banque mondiale, Banque africaine de développement, Comité international de la Croix-Rouge, dessine un partage de risque. Le premier porte le récit politique de la souveraineté congolaise reconstruisant son territoire. Les seconds portent les infrastructures qui durcissent la rentabilité de la frontière commerciale avec le Burundi, autrement dit l’autre clé d’une reprise économique durable.

Ce que les six chantiers d’Uvira disent du reste de l’Est

Aucune autre ville du Sud-Kivu ne concentre autant de chantiers simultanés. Bukavu, occupée plus durablement par l’AFC/M23, n’a pas connu de relance de programmes d’infrastructures de cette ampleur. Goma, dans le Nord-Kivu, voit les bailleurs internationaux maintenir leurs programmes humanitaires sans réengager de chantiers structurels lourds. La séquence d’Uvira est de ce point de vue une exception qui peut servir de matrice si les conditions de sécurité s’y maintiennent.

Les trois prochaines échéances à suivre sont la livraison de la couche de roulement complète du boulevard de la RN5 sur le segment Kavimvira-Mulongwe, attendue avant la fin de l’année 2026, la mise en service du poste frontalier à arrêt unique de Kavimvira et le bouclage du financement de la deuxième phase du marché de Kagando. Trois jalons qui diront, en chiffres et en bitume, si la résilience d’Uvira est un signal durable ou la parenthèse d’une saison sans combats.

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B
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