« Nous avons la responsabilité de vous protéger » : Ngefa face à 427 détenus pour 150 places
Guillaume Ngefa a dit aux détenus de Mbanza-Ngungu que l’État devait les tenir dans des conditions prévues par la loi. Un repas par jour au lieu de trois, prévenus et condamnés mêlés, 285 % d’occupation.
« Nous avons la responsabilité de vous protéger » : Ngefa face à 427 détenus pour 150 places
AFP
« Je suis venu vous rencontrer parce que vous êtes des concitoyens. Vous êtes en conflit avec la loi, mais nous avons la responsabilité de vous protéger et de nous assurer que vous êtes détenus dans des conditions acceptables et prévues par la loi. » Le ministre d’État à la Justice, Guillaume Ngefa, s’adressait ainsi aux détenus de la prison centrale de Mbanza-Ngungu, dans le Kongo Central, au cours d’une visite dont sa cellule de communication a rendu compte.
Ce que la loi prévoit, dans cet établissement, se mesure. Ils sont 427 détenus, dont 191 prévenus et 236 condamnés, dans une ancienne maternité aménagée pour 150 personnes, soit un taux d’occupation de 285 %. Ils reçoivent un repas par jour quand le texte en vigueur en prescrit trois. Prévenus et condamnés cohabitent, alors que deux textes imposent leur séparation. Les mineurs n’ont pas de quartier adapté. Plusieurs dorment à même le sol.
Et cinq mois plus tôt, le même ministère écrivait que cette prison comptait « environ huit cents (800) détenus ».
Deux chiffres du même ministère en cinq mois
Le premier chiffre figure dans un communiqué du ministre d’État à la Justice annonçant une épidémie : « Le Ministre d’État, ministre de la Justice et Garde des Sceaux, informe qu’une épidémie de choléra a été confirmée depuis le 27 mars à la prison centrale de Mbanza-Ngungu, dans la province du Kongo Central. À ce jour, onze (11) détenus ont malheureusement succombé à la maladie, tandis que soixante-quatorze (74) cas de contamination ont été recensés sur une population carcérale d’environ huit cents (800) détenus, traduisant un niveau de propagation particulièrement préoccupant. »
Le second vient de la cellule de communication du ministère, à l’occasion de la visite du 6 septembre 2026. Avec 800 détenus, la prison était à 533 % de sa capacité. Avec 427, elle est à 285 %. La moitié de la population carcérale a quitté les registres en cinq mois, et aucun document public ne dit où elle est passée.
Deux mesures documentées peuvent expliquer une partie de l’écart. La première est la suspension de toute nouvelle admission, décidée fin mars. La seconde est un transfert de détenus vers les camps GD et Boko-Kivula, mentionné le 17 août 2026 par l’Agence congolaise de presse à l’issue d’une réunion sanitaire provinciale. Ni le nombre de détenus transférés, ni la date du transfert, ni leur rattachement aux effectifs actuels ne sont publics.
Boko, six morts en moins d’une semaine
L’un des lieux nommés dans ce transfert se trouve dans le même territoire. Le cachot de Boko, territoire de Mbanza-Ngungu, a enregistré six décès en moins d’une semaine au début du mois d’août 2026. Il détenait alors 134 personnes pour 70 places, réparties dans trois cellules d’une quinzaine de mètres carrés chacune.
« Nous avons davantage suspecté un cas de choléra dans ce cachot, étant donné que notre zone de santé est déjà en épidémie de choléra », expliquait alors le docteur Mbombolo Kangi Obéis. Un membre de la société civile, Victor Nzuzi Mbembe, décrivait les lieux : « Il n’y a pas d’eau, pas de toilettes. Donc c’est inhumain ce qui se passe dans ce cachot. »
Le bilan sanitaire de la prison elle-même a été revu à la hausse entre-temps. Le 17 août, une réunion présidée par le ministre provincial de la Santé du Kongo Central, Jean Kimboko Ndombasi, a fait état de 274 cas de choléra et de 14 décès, contre 74 cas et 11 décès annoncés en mars. Les deux comptages ne couvrent pas la même période et aucune source ne les réconcilie.
La même réunion a relevé la saturation de la fosse septique de l’établissement, dont la vidange devait être financée par l’exécutif provincial.
Un repas par jour, une infirmerie sans médicaments
Le ministre d’État a inspecté le dépôt de vivres, la cuisine et l’infirmerie. Selon les responsables de l’établissement, les détenus reçoivent un repas par jour et l’infirmerie dispose de peu de médicaments. Des cas de tuberculose et de choléra y ont été signalés. Des retards dans le versement des subventions destinées notamment à l’alimentation ont été rapportés au ministre.
Un détenu a affirmé au ministre avoir purgé une peine de vingt mois et être resté incarcéré au-delà de cette période. La loi impose pourtant de libérer sans délai celui dont la détention n’a pas été prorogée par l’autorité compétente.
Ce que les textes prescrivent
Les conditions constatées sont mesurables contre trois textes.
- L’ordonnance n° 344 du 17 septembre 1965 relative au régime pénitentiaire, article 62 : « Les détenus font trois repas par jour. »
- La même ordonnance, article 61 : la nourriture « doit avoir une valeur suffisante pour maintenir le détenu en parfaite condition physique ».
- La même ordonnance, article 39 : « Les femmes sont séparées des hommes. Les mineurs âgés de moins de 18 ans ne seront incarcérés dans les prisons que s’il n’existe pas dans le ressort du tribunal de première instance, d’établissement de garde et d’éducation de l’État. »
- L’arrêté ministériel du 17 avril 2019 portant règlement d’ordre intérieur des établissements pénitentiaires, article 23 : « Les hommes, les femmes et les mineurs sont incarcérés dans des établissements ou des quartiers distincts », et les prévenus « doivent être séparés des condamnés ».
- Le même arrêté, article 47 : « deux repas sont distribués chaque jour ».
Le droit congolais se contredit donc sur le nombre de repas, trois selon le texte de 1965, deux selon celui de 2019. À Mbanza-Ngungu, les détenus en reçoivent un.
Aucun de ces deux textes ne fixe de capacité d’accueil ni d’espace minimum par détenu. Les 150 places de Mbanza-Ngungu sont une capacité de conception du bâtiment, non une norme juridique. La surpopulation n’est donc pas une infraction à une règle chiffrée : elle est l’effet mécanique d’un flux d’entrées que rien ne plafonne.
Huit cent trente-quatre détenus à Matadi
La visite du ministre d’État s’inscrivait dans une mission d’évaluation menée du 2 au 6 septembre 2026 dans la province, par Madimba, Mbanza-Ngungu, Muanda, Boma, Inkisi et Matadi.
La prison centrale de Matadi, elle aussi conçue pour 150 personnes, en accueille 834 : 498 prévenus, 306 condamnés et une trentaine de mineurs. Son taux d’occupation atteint 556 %. Plus de 130 détenus y passent la nuit dans une pièce d’environ huit mètres carrés, soit moins d’un dixième de mètre carré par personne.
Les détenus y désignent ce mode de couchage par une expression, le « phénomène casier », qui décrit des prisonniers contraints de dormir accroupis ou entassés les uns sur les autres. Des infiltrations d’eaux usées ont été relevées à proximité d’un dortoir. Certains adolescents rencontrés ont déclaré être âgés de 13 ans.
À Inkisi, des détenus ont été trouvés assis à même le sol dans une cellule exiguë. La maison d’arrêt ne dispose ni de clôture ni d’infirmerie.
La part des prévenus, plus basse qu’ailleurs
Sur un point, Mbanza-Ngungu se distingue favorablement. Les prévenus y représentent 44,7 % de la population carcérale, contre 59,7 % à Matadi et environ 70 % à l’échelle nationale. La moyenne africaine est de 38,3 %, la moyenne mondiale de 32,4 %.
Le droit congolais encadre pourtant strictement cette détention. Le mandat d’arrêt provisoire est valable cinq jours. L’ordonnance de mise en détention préventive vaut quinze jours, prorogeable de mois en mois, avec trois prorogations consécutives au maximum lorsque la peine encourue atteint six mois. Au-delà, toute prolongation doit être autorisée en audience publique.
La loi n° 23/028 du 15 juin 2023 déterminant les principes fondamentaux relatifs au régime pénitentiaire, dont nous avons décrit l’application à Boma, impose en outre de libérer sans délai le détenu dont la détention n’a pas été prorogée par l’autorité compétente.
Une mesure annoncée, le circuit de l’argent
De cette tournée est sortie une seule mesure opérationnelle. Le ministre d’État a dénoncé des pratiques dites d’« opérations retour », consistant à prélever une partie des ressources destinées aux établissements pénitentiaires, et annoncé une révision du circuit de décaissement afin que les fonds destinés aux prisons atteignent leur destination.
Aucun calendrier, aucun montant et aucun texte réglementaire n’accompagnent cette annonce. Les autres priorités énoncées en fin de mission sont le désengorgement des prisons, la séparation des catégories de détenus, la protection des mineurs et l’amélioration de l’alimentation, des soins et de la gestion des ressources.
Le 21 août 2024, le prédécesseur de l’actuel ministre s’adressait aux directeurs de prison du pays en ces termes : « J’ai donné instruction pour qu’aucun prisonnier ne passe nuit à même le sol. Et ça doit être clair. Puisque je sais quelle enveloppe l’État met à votre disposition. » Deux ans plus tard, à Mbanza-Ngungu comme à Inkisi, des détenus dorment à même le sol.
Six cents détenus en 2024, huit cents en mars
La courbe de cet établissement est documentée depuis deux ans. En mai 2024, un activiste des droits humains de Mbanza-Ngungu, Guy Matuasilua, décrivait la situation : « La surpopulation carcérale à la prison de Mbanza-Ngungu est une réalité qui rend la vie invivable. Avec une capacité d’accueil d’environ 150 personnes, la prison de Mbanza-Ngungu compte à ce jour plus de 600 détenus. »
Il désignait alors la cause principale de l’engorgement : « J’en profite pour plaider en faveur de cas qui sont éligibles à la liberté provisoire, faute de caution, ils traînent en détention. »
Plus de 600 en mai 2024, environ 800 en mars 2026, 427 en septembre. Le seul mouvement à la baisse jamais enregistré dans cet établissement coïncide avec une épidémie de choléra, une suspension des admissions et un transfert dont le volume n’a pas été rendu public.