Ebola en RDC: pourquoi la Première ministre se rend-elle elle-même à Kisangani, Bunia et Mungwalu ?
Ebola en RDC: pourquoi la Première ministre se rend-elle elle-même à Kisangani, Bunia et Mungwalu ?
AFP
La Première ministre, Judith Suminwa, est arrivée jeudi 23 juillet à Kisangani, dans la Tshopo, première étape d’une tournée qui doit la conduire en Ituri, à Bunia, Mongbwalu et Rwampara, épicentre de l’épidémie d’Ebola. Le déplacement d’une cheffe de gouvernement en personne, dans des zones où le virus tue, n’a rien d’une visite de routine. Le communiqué de la Primature l’assume, il s’agit de « réaffirmer le leadership du gouvernement » et de « permettre aux décideurs de haut niveau d’apprécier les réalités du terrain ». C’est précisément là que se joue la question, car le terrain raconte une autre histoire que les réunions de Kinshasa.
Cette histoire, on peut la lire dans une localité inscrite à l’itinéraire de la Première ministre, Rwampara. Le 13 juillet, les prestataires du centre de traitement de l’hôpital général de référence de cette zone se sont mis en grève, abandonnant les malades sur leurs lits et brûlant des pneus devant l’entrée, pour dénoncer le non-paiement de leurs salaires et de leurs primes. Cinq jours plus tard, lors d’un point de presse à Bunia, les autorités de la riposte ont reconnu « des retards de paiement », qu’elles imputent à « des difficultés administratives et logistiques », tout en assurant qu’il ne s’agit pas d’un problème de financement. Les soignants, eux, parlent de promesses non tenues. Que la Première ministre se rende sur ce site précis, où des agents ont laissé des malades sans soins faute d’être payés, en dit long sur ce que la tournée vient éteindre.
Le reste du tableau de terrain n’est pas plus rassurant. Le 1er juillet, le centre de traitement de Bafwabango, dans le territoire de Mambasa, a été incendié, un policier tué et des patients contraints de fuir. À Goma, la riposte est freinée par la méfiance des communautés. Les équipes chargées des enterrements et de la prise en charge travaillent dans un environnement d’insécurité et de défiance, très éloigné de l’image d’une réponse maîtrisée. La riposte congolaise ne se heurte pas seulement au virus, mais à la guerre, à la pauvreté et à la suspicion.
Pendant ce temps, la maladie gagne du terrain. Selon le bilan communiqué par l’Organisation mondiale de la santé le 22 juillet, la RDC comptait 2 473 cas confirmés et 999 décès depuis la déclaration de l’épidémie, le 15 mai. Avec les deux morts enregistrés en Ouganda, le seuil des mille décès a été franchi. L’Ituri concentre l’essentiel du fardeau, avec 2 202 cas et 838 décès. Le virus, de la souche Bundibugyo, contre laquelle il n’existe ni vaccin ni traitement homologué, a même atteint Kisangani, où quatre cas importés de l’Ituri ont été confirmés. Ce n’est pas un hasard si la Première ministre a fait de cette ville sa première étape, l’épidémie déborde désormais son foyer.
La tournée met aussi en scène le concours des partenaires. Le communiqué de la Primature indique que la Première ministre est accompagnée « des représentants des États-Unis, du système des Nations unies » et des principaux acteurs de la riposte. La présence américaine mérite toutefois d’être resituée. Elle intervient au moment où Washington a démantelé son agence d’aide, coupé une partie de ses financements et suspendu, depuis la mi-mai, l’entrée sur son territoire des voyageurs passés par la RDC. Le tableau d’un partenariat pleinement mobilisé est donc plus fragile qu’il n’y paraît, et le soutien affiché coexiste avec un mouvement de retrait.
Reste la question de départ, pourquoi la cheffe du gouvernement se déplace-t-elle elle-même. La réponse tient sans doute autant à la reprise en main qu’au leadership. Une riposte que les communiqués décrivent comme coordonnée et efficace donne à voir, sur place, des soignants en grève, des centres incendiés, des populations méfiantes et un virus qui s’étend. Le déplacement de Judith Suminwa vient combler cet écart, celui qui sépare le récit tenu à Kinshasa des faits constatés en Ituri. La visite sera utile si elle laisse derrière elle des agents payés et des centres sécurisés. Elle ne sera qu’un symbole si elle ne rapporte à la capitale que des images d’un terrain qu’elle aura, cette fois, regardé en face.
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