EDITO/ Le seul que Kabila veut sauver, c’est lui-même !
De Pretoria à Nairobi, en passant par les coulisses de Kigali et les brumes de Goma, l’ancien président congolais tente de reconstituer son ombre politique. En rassemblant à Nairobi une coalition nommée « Sauvons le Congo » — ironiquement héritée d’un cri lancé contre lui —, Kabila semble moins animé par le salut national que par l’obsession de sa propre survie. Alliances contre nature, duplicité mémorielle, recyclage idéologique : ce retour en scène sent la poussière et la crainte du silence.
EDITO/ Le seul que Kabila veut sauver, c’est lui-même !
AFP
Il y a des villes qui se prêtent aux songes, et d’autres, aux fuites. Nairobi appartient à cette dernière espèce — ces capitales où l’air, saturé de mémoire coloniale et de poussière de projets avortés, semble offrir un anonymat utile aux revenants politiques. Joseph Kabila y erre, non pas en stratège tapi dans l’ombre, mais en personnage dostoïevskien, s’interrogeant sur la signification de sa propre persistance.
Ceux alliés qui ont refusé de de participer à cette messe noire de Naïrobi ont déjà tout dit sans parler. Le refus, dans la grammaire politique congolaise, est une forme d’éloquence. C’est le signe discret d’une fidélité à soi-même, ou peut-être simplement d’une fatigue — celle de ces alliances qui s’annoncent comme des hymnes à la nation mais finissent en querelles d’héritage. On s’allie facilement, au Congo, mais jamais pour longtemps. L’union, ici, est toujours un malentendu bienveillant. Lamuka l’avait compris, en inventant la présidence tournante de six mois : l’illusion d’un partage équitable entre ambitions inconciliables.
Le retour d’un fantôme politique
Depuis son départ du pouvoir, Kabila avance à tâtons, comme s’il redécouvrait sa propre ombre. Tout commence par une tribune dans les médias sud-africains — un texte aussi froid qu’une confession tardive — où il s’offre une parole politique après des années de mutisme. Puis vient son discours vidéo, enregistré quelque part dans le silence de Kigali, adressé à un pays qui ne l’écoute plus. Ensuite, ce séjour sans éclat à Goma : tentative ratée de renouer avec une base disparue, image d’un homme errant dans ses anciens bastions sans qu’aucun écho ne lui réponde.
Et puis il y a les alliances, ces miroirs déformants de son errance intérieure. Celui qui avait autrefois qualifié Moïse Katumbi de Judas s’y est aujourd’hui allié — comme si, à force d’épuiser les rancunes, il ne lui restait plus que ses ennemis pour compagnons. Celui qui avait appelé les Congolais à se battre contre le M23 pactise désormais avec ce même mouvement, jadis combattu avec ferveur.
Et celui qui, en son temps, dénonçait le Rwanda comme l’ennemi du Congo, semble aujourd’hui prêt à lui tendre la main — sinon pour gouverner, du moins pour exister encore. Rien, dans ces rapprochements, ne relève de la stratégie. Ce sont les gestes d’un naufragé politique, cherchant dans les contradictions des radeaux de survie.
Ironie du sort : “Sauvons le Congo”
Kabila s’offre une nouvelle coalition, comme un acteur qui rejoue sans conviction le rôle qui fit jadis son succès. Mais il avait déjà le FCC, qui, depuis 2018, ne s’est plus organisé comme une force politique capable de faire le point sur le terrain. Démantelé par l’offre de Tshisekedi, qui a débauché la majorité, le reste de la coalition a évolué comme une société privée du Rais, sans plan ni organisation.
Elle est donc en train d’être dissoute dans une autre structure sans corps ni âme, un assemblage de mécontents dont le seul programme est la haine commune de Tshisekedi. Rien de nouveau, sinon la répétition : Genval, Genève, et toutes les coalitions d’hier avaient déjà offert ce spectacle de rivalités maquillées en union sacrée.
Car l’autre question, plus cruelle encore, est de savoir si cette force a une quelconque adhésion populaire. Là, l’ancien président se voile totalement la face. Contrairement aux forces d’opposition qui ont jadis lutté contre lui, il n’a plus de base populaire, ni même une mémoire affective dans le cœur du peuple. Ni son parti, ni le FCC n’ont organisé de manifestation depuis 2020, et la dernière ressemblait plus à une veillée mortuaire qu’à un mouvement politique.
Mais l’ironie, ici, confine au sublime : Joseph Kabila baptise sa nouvelle coalition « Sauvons le Congo ». Le nom n’est pas innocent — il fut celui d’une initiative lancée en 2013 par le pasteur Kutino Fernando… contre lui. À l’époque, Kabila l’avait fait emprisonner, réduit au silence, privé de soins, jusqu’à l’AVC qui faillit l’emporter. Aujourd’hui, il s’approprie ce même cri, comme s’il voulait sauver ce qu’il avait jadis étouffé.
Il ne s’agit donc pas, bien sûr, de sauver le Congo. Tout, dans son itinéraire, démontre qu’il ne cherche qu’à se sauver lui-même. Joseph Kabila poursuit ses tâtonnements, sans plan concis, sans vision, dans le seul but d’exister encore. Son parcours, de Pretoria à Goma, de Kingakati à Nairobi, n’est pas celui d’un chef qui revient, mais d’un homme qui refuse de disparaître. Un homme prêt à tout pour se sauver!
Litsani Choukran, le Fondé.
