Fétiches, gris-gris et « protections » : la magie dans le football, la politique et les affaires en RDC
De la pelouse au palais, du ring au bureau, la croyance aux fétiches irrigue une part de la société congolaise. Enquête sans tabou et sans accusation nominative : ce qui est documenté, du drame de stade de Butembo au catch-fétiche assumé, et pourquoi tant de gens consultent encore les nganga.
Fétiches, gris-gris et « protections » : la magie dans le football, la politique et les affaires en RDC
AFP
Le 14 septembre 2008, au stade Matokeo de Butembo, un geste de sorcellerie a tué treize personnes. Mené par Socozaki, le gardien de Nyuki quitte sa cage et s’avance dans le camp adverse pour « casser » la chance de l’autre équipe, en aspergeant la pelouse. La bagarre éclate entre joueurs, la police tire des gaz lacrymogènes, la foule panique et se rue vers les sorties, où des dizaines de personnes, en majorité des enfants, sont piétinées et asphyxiées. Le bilan, treize morts et cinquante-quatre blessés, reste le rappel le plus brutal d’une évidence rarement dite tout haut : en République démocratique du Congo, la croyance aux fétiches ne relève pas du folklore, elle pèse sur le stade, sur le pouvoir et sur les affaires. Enquête sans tabou, et sans accusation nominative, sur ce que la société sait mais nomme à voix basse.
Ce qui est documenté
- Un drame de stade : Butembo, 14 septembre 2008, un rituel anti-chance au départ d’une bousculade meurtrière, treize morts (Radio Okapi, presse).
- Une pratique assumée : le catch-fétiche de Kinshasa, où la magie est un critère de jugement revendiqué (AFP, RFI, Africanews).
- Un fait anthropologique : des travaux académiques établissent le rôle des pouvoirs magico-religieux dans l’autorité des « grands hommes » congolais (Cahiers d’études africaines, 1995).
- Un commerce visible : à Goma, des féticheurs opèrent à ciel ouvert, publicité à l’appui, pour une clientèle de commerçants et de sportifs (presse locale).
Le seul terrain où la magie s’affiche
S’il fallait une preuve vivante que la croyance n’a rien de marginal, elle tiendrait dans le catch-fétiche. Dans les quartiers populaires de Kinshasa, comme Selembao, cette lutte spectaculaire que certains font remonter aux années 1970 et à l’époque du « Rumble in the Jungle », le combat Ali-Foreman de 1974, se juge, selon les lutteurs eux-mêmes, sur trois critères : la technique, le courage et le recours à la magie. Une combattante réputée du milieu, qui se produit sous le nom de Maîtresse Libondans, le formule sans détour auprès de l’AFP, « je recherche le fétiche », une canne « chargée de pouvoirs mystiques » à la main. Autour du ring, quelque deux cents spectateurs paient environ 3 000 francs congolais, un peu plus d’un dollar, pour assister au spectacle ; les vainqueurs des plus grands galas peuvent empocher plusieurs milliers de dollars, et beaucoup complètent leurs gains en officiant comme guérisseurs. Les combattants brandissent amulettes, talismans, poudres et reptiles, revendiquent des forces occultes et transforment le sort en numéro de scène. Ici, rien n’est caché, et c’est justement ce qui rend le phénomène instructif : ce que le football professionnel dissimule, le catch-fétiche l’expose.
Car sur les pelouses, la magie avance masquée, mais elle avance. Le drame de Butembo n’était pas un cas isolé de superstition, il était l’aboutissement violent d’une pratique courante, l’usage de « protections » et de gestes rituels pour influencer un match. À l’échelle du continent, les accusations de « juju » entre sélections nationales sont un motif récurrent, souvent brandi par l’équipe qui perd. Le football congolais n’échappe pas à cette grammaire, où le fétiche sert autant à se rassurer qu’à expliquer la défaite, et où l’irrationnel s’invite dans un sport pourtant régi par des règles écrites.
Du stade au palais
La même logique se retrouve, en plus feutré, dans l’arène politique. Des travaux universitaires de référence, notamment ceux réunis dans les Cahiers d’études africaines, ont montré comment une part de l’autorité des « grands hommes » congolais s’est historiquement adossée à des ressources magico-religieuses, mêlant fétiches, messianisme et christianisme. Ce n’est pas une lecture complotiste, c’est une analyse anthropologique : dans une société où le pouvoir se dispute aussi sur le terrain de l’invisible, la « protection » occulte devient un attribut politique parmi d’autres. Sous Mobutu déjà, le symbolisme du léopard et la mise en scène du chef portaient une dimension mystique assumée.
Le phénomène ne s’est pas éteint avec lui. Dans l’Est en guerre, des études liées aux combattants documentent l’usage de fétiches censés rendre invulnérable au feu, une croyance qui structure le moral de certains groupes armés. Au sommet de l’État, en revanche, la règle est au silence : les rumeurs de consultation de nganga sont permanentes, mais aucun haut responsable n’en fait l’aveu public, et il serait malhonnête de transformer une rumeur en fait. Ce qui est établi, ce n’est pas tel recours individuel, c’est la persistance d’un imaginaire du pouvoir où le mystique n’a jamais tout à fait quitté la scène.
L’argent, la peur et les nganga
Le troisième territoire est celui des affaires, et c’est peut-être le plus révélateur. À Goma, la presse locale décrit depuis des années des féticheurs opérant à visage quasi découvert, banderoles et publicités radio à l’appui, dont la clientèle est faite de commerçants, de boxeurs et de footballeurs venus chercher une « protection » contre la malchance et l’envoûtement, ou un philtre pour l’amour et la réussite. Dans le monde de la musique, les rumeurs attribuant le succès commercial à des pactes occultes sont endémiques, au point qu’une étude académique a analysé cette économie de la rumeur, où la gloire d’un artiste appelle presque mécaniquement le soupçon. Les intéressés démentent, publiquement et régulièrement, et là encore la prudence s’impose : ce qui se documente, c’est la rumeur et sa fonction sociale, pas la culpabilité de quiconque.
Reste la question qui tient tout l’édifice : pourquoi, en 2026, tant de Congolais consultent-ils encore ? La réponse tient moins à la crédulité qu’au contexte. Dans un pays où la sécurité, l’économie et l’avenir sont incertains, où les institutions formelles protègent mal, le recours au traditionnel offre ce que le réel refuse, un sentiment de contrôle. S’y ajoute une conviction profondément ancrée, celle que toute réussite attire la jalousie, donc le kindoki, et appelle donc une contre-mesure. La « protection » devient alors une assurance psychologique autant que spirituelle. Le prix social, lui, est lourd : de l’argent détourné vers les guérisseurs, une peur diffuse qui nourrit les accusations d’« enfants-sorciers ». L’UNICEF évoquait, à la fin des années 2000, plus de vingt mille enfants des rues accusés de sorcellerie dans la seule capitale, et une enquête relevait que sept enfants sur dix en rupture familiale l’étaient à la suite de telles accusations. S’y ajoutent une violence qui a déjà tué à Butembo, et une tension permanente avec les Églises de délivrance, dont le commerce prospère précisément sur la promesse d’arracher les fidèles au fétiche. Entre la dénégation des puissants et la réalité d’une croyance vivace, le fétiche congolais reste ce que la société pratique sans l’avouer, et refuse d’avouer sans cesser de le pratiquer.
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