Après le Mondial : les Léopards ont réveillé la RDC, mais que reste-t-il du football congolais ?
Les Léopards ont fait trembler l'Angleterre, mais l'équipe est faite de binationaux formés en Europe. Derrière l'exploit, l'audit d'un football domestique sans stades, sans championnat stable, sans formation : que reste-t-il vraiment du football congolais ?
Après le Mondial : les Léopards ont réveillé la RDC, mais que reste-t-il du football congolais ?
AFP
Il y a eu la joie, immense, quand Cipenga a ouvert le score dès la septième minute face à l’Angleterre, et le pays entier a cru à l’exploit avant que Harry Kane ne renverse le match et n’élimine les Léopards deux buts à un, au premier tour à élimination directe. La RDC est sortie la tête haute, saluée jusque dans les villages du Walikale. Passée l’émotion, une vérité gênante demeure : l’équipe qui a tenu tête aux Anglais ne doit presque rien au football qui se joue au Congo. Elle a été bâtie ailleurs, par d’autres, et c’est cela que l’après-Mondial oblige à regarder en face.
L’audit en sept points
- L’effectif : valorisé autour de 143,9 millions d’euros, composé pour l’essentiel de binationaux formés et employés en Europe.
- Le championnat : une Linafoot dominée par le TP Mazembe, au nouveau format sous tension et minée par les litiges.
- La fédération : une FECOFA sortie de normalisation mais à la gouvernance encore contestée.
- Les stades : un parc d’infrastructures indigent, le Stade des Martyrs longtemps fermé pour travaux.
- Les primes : des tensions récurrentes autour des bonus de la sélection.
- Les droits TV : une économie quasi inexistante, un supporter qui suit son foot à l’étranger.
- La formation : presque aucune filière nationale, hors l’exception d’un ou deux clubs.
Le point de départ de tout audit honnête est là. La sélection qui a résisté à l’Angleterre valait, sur le marché des transferts, près de cent quarante-quatre millions d’euros, et elle est faite d’hommes formés dans les centres belges, français et anglais, qui jouent leur football en Europe. Cipenga file à Almería, Mbemba court les clubs du continent, et la défense qui a longtemps muselé les Three Lions était rompue au championnat anglais. Le football domestique n’a produit presque aucun de ces joueurs. Autrement dit, l’exploit est celui d’une diaspora et d’un sélectionneur, Sébastien Desabre, plus que d’un système national. Le pays a fourni le maillot et la ferveur, l’Europe a fourni les jambes.
Une maison sans fondations
Le championnat, censé être le socle, en est le maillon le plus fragile. Le TP Mazembe vient d’être sacré champion, comme si souvent, dans une Linafoot passée à un format à trente clubs qui peine à convaincre et qui vit sous tension permanente. Les saisons récentes se sont jouées autant sur les terrains que dans les prétoires, entre points retirés et plaintes au parquet, clubs qui dénoncent des manœuvres, et un bras de fer où la ligue a même refusé d’appliquer une décision du Tribunal arbitral du sport. Un championnat qui se règle à ce point devant les juges ne forme pas de sélection compétitive, il l’épuise.
La fédération n’offre pas davantage de stabilité. La FECOFA est sortie d’une période de normalisation avec l’élection d’un nouveau comité, mais sa gouvernance reste contestée, prise dans les mêmes querelles que la ligue. Au-dessus, l’État et la FIFA parlent régulièrement d’infrastructures et de bonne gestion sans que les chantiers suivent. Car les stades, justement, sont l’un des trous les plus béants. Le pays manque d’enceintes homologuées, le Stade des Martyrs de Kinshasa a été longtemps fermé pour travaux, et il n’est pas rare que les Léopards disputent leurs matchs à domicile hors des frontières, faute de pelouse aux normes. On ne construit pas une culture de stade quand il n’y a pas de stade.
Ce que l’émotion ne réglera pas
Le reste de l’audit tient dans trois angles morts que l’euphorie recouvre. Les primes de la sélection reviennent, à chaque grand rendez-vous, comme une source de tension entre joueurs, encadrement et fédération, signe d’une gestion qui improvise au lieu de planifier. Les droits de télévision, qui font vivre les championnats ailleurs, sont ici presque nuls, et le supporter congolais suit son football sur des écrans qui n’enrichissent pas ses clubs. Et la formation, enfin, reste l’affaire de quelques académies privées, à commencer par celle du club de Lubumbashi, sans filière nationale capable d’alimenter demain une sélection qui ne dépendrait pas de la diaspora.
C’est là que l’après-Mondial devient un test. Un pays peut se qualifier, résister à l’Angleterre et grimper au classement FIFA en s’appuyant sur ses fils partis se former ailleurs. Mais il ne bâtit rien de durable tant que le championnat se déchire, que les stades manquent, que la fédération se querelle et que rien ne se transmet aux gamins qui tapent dans un ballon à Masina ou à Bukavu. La génération qui a réveillé le pays a acheté du temps et de l’attention ; elle n’a pas réglé le problème. La vraie question n’est pas de savoir jusqu’où iront les Léopards au prochain tournoi, mais si, dans dix ans, le onze qui entrera sur le terrain aura été fabriqué au Congo ou, comme aujourd’hui, importé d’Europe avec un passeport et un hymne. L’exploit a ouvert une fenêtre. Il reste à savoir si quelqu’un aura le courage de reconstruire la maison pendant qu’elle est ouverte.
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