Franc congolais : 18 % d’appréciation en dix mois, 572 millions de dollars de réserves en moins
Franc congolais : 18 % d’appréciation en dix mois, 572 millions de dollars de réserves en moins
AFP
Le 19 septembre 2025, il fallait 2 754 francs congolais pour acheter un dollar au taux indicatif de la Banque centrale. Le 9 juillet 2026, il n’en fallait plus que 2 248. En dix mois, au milieu d’une guerre qui ronge deux provinces, d’une épidémie d’Ebola devenue la troisième plus grave jamais enregistrée et d’un bras de fer avec les géants miniers, la monnaie congolaise s’est appréciée de près de 18 % face au billet vert. Le franc ne tient pas. Il monte. Et cette montée a un prix, que personne n’a encore additionné.
Le premier signal est solide, et il faut le dire d’emblée. L’écart entre le taux officiel et celui du marché parallèle, ce thermomètre que les cambistes du boulevard du 30 Juin lisent mieux que les communiqués, s’est écrasé. Il était de 4,4 % en septembre 2025, avec 2 754 francs à l’indicatif contre 2 875 à la rue. Il est tombé à 0,8 % le 9 juillet 2026, 2 248,53 contre 2 266. Quand le spread se referme à ce point, le marché noir cesse d’arbitrer, ce qui signifie que la stabilité n’est pas un affichage administratif. Elle est réelle.
L’inflation raconte la même trajectoire. De 23,8 % fin 2023, elle est passée à 11,7 % fin 2024, puis à 2,3 % fin 2025 selon le ministre des Finances Doudou Fwamba. En mars 2026, le gouverneur de la Banque centrale André Wameso l’établissait à 2,2 % en glissement annuel, contre 10,1 % un an plus tôt. La Banque centrale a pu desserrer son taux directeur en trois temps, de 25 % à 17,5 % en octobre, à 15 % en janvier, à 13,5 % le 9 avril.
Un chiffre, pourtant, contredit le tableau. En mai 2026, l’Institut national de la statistique a publié pour le même mois deux mesures de l’inflation, 2,46 % en glissement annuel, et 10,09 % en taux annualisé. Le premier regarde en arrière, le second décrit la dynamique du moment. Ne retenir que 2,46 %, c’est décrire une année écoulée en laissant croire qu’elle dit le présent.
La méthode de la Banque centrale tient en une coordination assumée avec le gouvernement. Daniel Mukoko Samba, vice-Premier ministre chargé de l’Économie nationale, la décrivait ainsi en septembre, « la Banque centrale a procédé à un ajustement du niveau des réserves obligatoires, tandis que le gouvernement a poursuivi un resserrement budgétaire, notamment grâce à une bonne gestion des échéances fiscales. Cette coordination a permis au franc congolais de se raffermir ». S’y ajoute un pilier discret du programme conclu avec le Fonds monétaire international, la Banque centrale a cessé d’avancer de l’argent à l’État. L’institut d’émission ne finance plus le Trésor.
Le prix de cet exploit se lit dans les réserves de change. Le 4 août 2025, jour de l’entrée en fonction d’André Wameso, elles s’établissaient à 7 700 millions de dollars, soit 2,94 mois d’importations. Au 24 février 2026, elles étaient tombées à 7 128 millions, 2,72 mois. Le média spécialisé Finances & Entreprises, qui a établi ce calcul à partir des données hebdomadaires de la Banque centrale, chiffre à 572 millions de dollars la baisse sur sept mois, dont plus de 200 millions explicitement consommés pour défendre le franc sur le marché des changes. La série publiée par Zoom Eco corrobore la trajectoire, 7,886 milliards fin décembre, 7,128 milliards fin février.
Les réserves sont depuis remontées, et là encore la lecture demande de la précision. Elles ont franchi les 8 milliards de dollars début juillet, atteignant 8,267 milliards au 2 juillet, soit 3,16 mois d’importations, après un bond de 403 millions en une seule semaine. La Banque centrale attribue elle-même cette envolée à des achats de devises sur le marché interbancaire et aux décaissements du FMI. Le franchissement du seuil symbolique est donc en partie un effet Washington, pas une génération endogène de devises. Le Fonds a validé le 26 juin la troisième revue de sa facilité élargie de crédit, avec un décaissement de 348,5 millions de dollars, portant le total décaissé à 1,03 milliard.
C’est dans le communiqué du même FMI que se trouve l’aveu institutionnel. Le programme est jugé globalement satisfaisant, mais deux critères de performance n’ont pas été respectés, le solde budgétaire intérieur et le marché des changes. Autrement dit, l’institution qui finance la stabilité constate que les interventions destinées à la tenir sont sorties du cadre convenu. Kenji Okamura, directeur général adjoint du Fonds, résume la position, « les perspectives à court terme demeurent favorables, mais sujettes à des risques importants », citant l’insécurité à l’Est, Ebola et les incertitudes politiques.
Ces risques ont des visages chiffrés. La défense et la sécurité absorbent près de 30 % du budget 2026, soit 11 896 milliards de francs, environ 4,2 milliards de dollars, contre quelque 330 millions en 2019. En sept ans, l’effort militaire a été multiplié par près de treize. Du côté des recettes, le premier trimestre 2026 a vu les exportations de cuivre reculer de 14,6 % et celles de cobalt s’effondrer à 48 800 tonnes contre environ 123 000 un an plus tôt, sous l’effet des quotas plafonnés à 96 600 tonnes par an. Seul l’or amortit, avec 6 558 kilos exportés pour plus de 732 millions de dollars. Et la Banque centrale table sur 6,2 % de croissance en 2026 quand le FMI en projette 5,6, un écart de six dixièmes de point entre l’institut d’émission et son bailleur.
Reste le verdict le plus dur, et il vient des Congolais eux-mêmes. Malgré 18 % d’appréciation, la part des dépôts bancaires libellés en francs stagne autour de 12 % depuis octobre 2025. Les 88 % restants sont en dollars. La monnaie nationale gagne du terrain sur les marchés et n’en gagne aucun dans les têtes. La Banque centrale a d’ailleurs sorti l’arme lourde, elle s’est réservé l’exclusivité de l’importation physique des billets en devises et a annoncé qu’à partir du 9 avril 2027, selon les mots de son gouverneur, « aucune personne, physique ou morale, ne sera plus autorisée à effectuer des transactions en espèces en monnaies étrangères ». Interdire le dollar en liquide pour forcer ce que la stabilité n’a pas obtenu.
L’économiste congolais Luc Alouma le formule sans détour, « la stabilité monétaire n’est pas un événement, c’est un processus institutionnel et productif inscrit à moyen et long termes. En l’absence de transformation de l’économie réelle, l’appréciation devient un artefact, non une conquête ». Le franc congolais est fort ce mois-ci. Il l’est parce qu’une banque centrale le défend avec des réserves qu’un pétrole à plus de cent dollars, une guerre à quatre milliards et un cobalt sous quota peuvent vider plus vite qu’elles ne se remplissent.
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