Sécurité & Défense Sanctions contre le Rwanda : l’arme qui ne mord pas

Sanctions contre le Rwanda : l’arme qui ne mord pas

Sanctions contre le Rwanda : l’arme qui ne mord pas
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 17 JUILLET 2026 - 00:31 WAT · 7 min de lecture

Deux jours suffisent à mesurer ce que peut une sanction. Le 14 juillet 2026, le comité des sanctions des Nations unies inscrivait six hommes et deux entités sur sa liste noire, un chef rebelle congolais, un commandant ougandais des ADF, deux colonels des FDLR, le chef du renseignement du M23, l’Alliance fleuve Congo et les Twirwaneho. Pas un seul officiel rwandais. Le lendemain, 15 juillet, l’échéance à laquelle Washington espérait voir les forces rwandaises quitter l’est de la RDC passait sans qu’un seul soldat ne bouge. Entre ces deux dates se loge tout le problème de l’arme économique brandie contre Kigali, elle coûte, mais elle ne touche pas le flux qui finance la guerre.

Il faut d’abord corriger un mot qui circule partout. Le 15 juillet n’était pas un ultimatum. C’était un espoir formulé oralement par le secrétaire d’État Marco Rubio le 4 juin, et l’accord de Washington lui-même, comme le note Radio Okapi, ne prévoit aucune sanction automatique en cas de manquement. Une échéance sans conséquence attachée n’est pas une menace, c’est un calendrier.

L’arsenal existe pourtant, et il s’est alourdi. Washington a sanctionné James Kabarebe en février 2025, puis, le 2 mars 2026, franchi un cap en désignant les Forces rwandaises de défense comme entité, avec quatre officiers généraux dont le chef d’état-major. En juin, le Trésor a visé la raffinerie Gasabo Gold et trois sociétés minières. L’Union européenne, elle, a inscrit neuf individus et une entité en mars 2025, avant de proroger ces mesures jusqu’en décembre 2026. Le Royaume-Uni a suspendu son aide bilatérale directe et sa coopération militaire. L’Allemagne a gelé ses nouveaux engagements. La Belgique s’est vu rompre ses relations diplomatiques par Kigali.

Le résultat sur le terrain se lit dans un document américain, et c’est l’élément le plus accablant du dossier. L’Union européenne avait sanctionné la raffinerie Gasabo Gold dès mars 2025. Quinze mois plus tard, en annonçant ses propres mesures, le Trésor américain constate qu’« au moins 60 kilos » d’or ont transité début 2026 depuis l’est de la RDC vers cette même raffinerie, escortés par des soldats rwandais et des combattants du M23. La sanction était en vigueur. Le flux n’a pas cessé.

Paul Kagame l’a dit lui-même, avec une franchise désarmante. Interrogé en novembre sur les sanctions européennes visant les dirigeants de sa raffinerie, il a demandé à la salle si quoi que ce soit avait été gelé, avant de répondre lui-même, « rien n’est gelé ». Les chiffres lui donnent raison. L’économie rwandaise a crû de 9,4 % en 2025, au-dessus de sa propre cible. Ses exportations minières sont passées de 373 millions de dollars en 2017 à 1,75 milliard en 2024, dont 1,5 milliard pour le seul or, dont les Émirats arabes unis ont importé dix-neuf tonnes cette année-là.

La raison de cette étanchéité est structurelle. Une enquête d’un an de Global Witness, publiée en juin, établit que cinq des sept sociétés assurant 85 % des exportations de coltan rwandais achètent du coltan de conflit congolais, et suit la route du minerai, de Rubaya à Kigali, puis vers Dar es Salaam ou Mombasa, jusqu’aux fondeurs de Chine et du Kazakhstan. Ni le dollar ni le système bancaire occidental ne se trouvent sur ce chemin. Sanctionner en dollars une chaîne qui ne passe pas par le dollar revient à fermer une porte que personne n’emprunte.

Les autres verrous sont tout aussi poreux. La traçabilité, qui devrait être le levier décisif, est cassée, le mécanisme ITSCI ayant été retiré en 2022 de la liste des systèmes reconnus par l’industrie électronique, et Global Witness affirme qu’il sert désormais à blanchir le coltan de contrebande, ressorti étiqueté rwandais. Le protocole d’accord sur les minerais entre l’Union européenne et le Rwanda, dont le Parlement européen a voté la suspension, n’est toujours pas suspendu, il est « en révision » depuis dix-sept mois. Et l’aide continue, les États-Unis demeurant le premier bailleur bilatéral du Rwanda, avec près de deux cents millions de dollars en 2024, tandis que le portefeuille de la Banque mondiale y atteint 3,37 milliards pour quatorze millions d’habitants, soit près de quatre fois plus par tête qu’en RDC.

Il y a enfin le facteur politique, et il est documenté. Selon le Wall Street Journal, à la fin janvier 2026, alors que le Trésor et le département d’État préparaient un train de sanctions, Paul Kagame a téléphoné au sénateur Lindsey Graham, lequel a saisi la Maison-Blanche et le bureau du vice-président, décrivant le Rwanda comme un partenaire de sécurité fiable et un fournisseur de minerais critiques. Le paquet a été gelé, contre l’avis des deux administrations qui l’avaient préparé. Il n’est sorti que le 2 mars, après la prise d’Uvira.

Conclure que rien ne mord serait pourtant faux. La désignation des forces rwandaises comme entité, en mars, a une portée inédite, elle coupe l’armée et toute structure qu’elle détient à plus de moitié de toute transaction en dollars et du système financier international, avec un effet d’excès de prudence des banques et fournisseurs bien au-delà des cibles. Le club de basket de l’armée rwandaise a dû se retirer de la ligue africaine, opérée par la NBA. Kagame lui-même admet le coût, « cela fait mal, absolument, c’est fait pour ça ». L’isolement diplomatique est réel.

Kigali, de son côté, oppose un argument d’asymétrie qu’il faut restituer. « Si les sanctions pouvaient résoudre le conflit dans l’est de la RDC, nous aurions la paix dans la région depuis des décennies », écrivait son ministère des Affaires étrangères, qui égrène la liste des forces hostiles jamais sanctionnées. Son chef de la diplomatie, Olivier Nduhungirehe, juge les mesures « injustes, unilatérales et contre-productives ». Et le fait est là, sur la liste onusienne, aucun responsable rwandais n’a jamais été inscrit.

C’est peut-être le vrai enseignement du 14 juillet. Là où la contrainte serait multilatérale, adossée au Chapitre VII et opposable à tous, l’État rwandais reste hors d’atteinte, faute de consensus au Conseil de sécurité. Les leviers qui mordraient existent, suspendre l’accord minerais européen, réparer la traçabilité, viser la banque des militaires rwandais, conditionner l’aide budgétaire, questionner un dispositif de maintien de la paix dont Kigali est le deuxième contributeur mondial. Aucun n’a été actionné pleinement. Tant que le minerai voyagera vers l’Est sans jamais toucher un dollar, les communiqués de Washington resteront ce qu’ils sont, coûteux pour l’image, indolores pour la guerre.

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B
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