Grand Inga : Tshisekedi demande que le mégaprojet ne se fasse pas au détriment des populations locales
Lors d’une réunion interinstitutionnelle tenue le 8 octobre 2026 à Kinshasa, en présence de Judith Suminwa et d’Aimé Boji Sangara, le chef de l’État a donné des « orientations fermes » au Conseil stratégique de l’ADPI : le Grand Inga ne doit pas se faire au détriment des riverains. La Présidence avance 40 000 mégawatts et huit millions d’emplois.
Grand Inga : Tshisekedi demande que le mégaprojet ne se fasse pas au détriment des populations locales
AFP
Le développement du Grand Inga ne doit pas se faire au détriment des populations locales, dont les conditions de vie doivent être préservées. C’est l’orientation que le président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo a donnée aux membres du Conseil stratégique de l’Agence pour le développement du projet Grand Inga, lors d’une réunion interinstitutionnelle tenue le jeudi 8 octobre 2026 à Kinshasa. La Présidence de la République, qui en rend compte sur son compte X, parle d’« orientations fermes ».
La réunion s’est tenue en présence de la Première ministre Judith Suminwa Tuluka et du président de l’Assemblée nationale, Aimé Boji Sangara. Elle portait sur la structuration du projet et ses enjeux. La Présidence avance une capacité de production visée de 40 000 mégawatts et un potentiel annoncé de huit millions d’emplois.
Ce qu’est le Conseil stratégique, et qui y siège
L’organe qui a reçu ces orientations a une base juridique précise. L’ordonnance n° 18-004 du 9 janvier 2018 porte dispositions complémentaires relatives au statut, à l’organisation et au fonctionnement de l’Agence pour le développement et la promotion du projet Grand Inga, en sigle ADPI-RDC.
Son article 1er fait de l’agence un organisme public doté de l’autonomie administrative et financière, placé sous l’autorité du président de la République. L’article 3 lui donne deux organes : un conseil stratégique et une direction générale.
Les articles 4 et 5 définissent le conseil stratégique comme un organe de supervision et d’orientation, placé lui aussi sous l’autorité du chef de l’État. Il comprend le Premier ministre, les ministres chargés de l’énergie, des finances, du budget et de l’environnement, ainsi que le directeur général de l’agence. Le texte ne désigne pas expressément de président pour ce conseil.
La présence du ministre de l’Environnement parmi ses membres n’est pas décorative. C’est de ce portefeuille que relèvent les études d’impact environnemental et social, donc le volet que l’orientation présidentielle vient de mettre en avant.
Pourquoi le président de l’Assemblée nationale était dans la salle
Aimé Boji Sangara ne siège pas au conseil stratégique, dont l’ordonnance fixe la composition de façon limitative. Sa présence s’explique par la qualification que la Présidence donne elle-même à la rencontre : une réunion interinstitutionnelle.
L’article 2 de l’ordonnance éclaire ce point. Parmi les missions de l’agence, il prévoit qu’elle serve de cadre de consultation préalable pour toute modification des dispositions législatives ou réglementaires relatives au projet. Une structuration qui toucherait à la loi passe donc par la chambre basse.
Le même article confie à l’agence la mobilisation des fonds, la sélection des partenaires et la conduite des négociations internationales. Ces trois missions supposent des engagements que le Parlement autorise ou ratifie.
Quarante mille mégawatts, rapportés à ce qui existe
Le chiffre avancé par la Présidence est celui du site à pleine capacité, pas celui d’un chantier en cours. Le Grand Inga est pensé en sept phases, et la première d’entre elles, Inga III en version Basse Chute, doit produire 4 800 mégawatts.
Les 40 000 mégawatts représentent donc plus de huit fois cette première phase, qui n’a pas posé sa première pierre. Le coût du seul Inga III dépasse les dix milliards de dollars, celui du Grand Inga dans sa version maximale approche les quatorze.
Le financement, lui, est revenu sur la table. La Banque mondiale a approuvé en juin 2025 une enveloppe d’un milliard de dollars pour le Programme de développement d’Inga 3, dont une première tranche de 250 millions, après avoir quitté le projet en 2016 faute de garanties sur sa gouvernance.
Et la demande conditionne tout. L’Afrique du Sud compte acheter 2 500 des 4 800 mégawatts de la première phase. Sans acheteur garanti sur la durée, aucun bailleur ne signe.
Ce que produit le pays aujourd’hui donne la mesure de l’écart. Le rapport annuel 2024 de l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité recense 12,9 mégawatts installés en Ituri, pour une province de plusieurs millions d’habitants.
Huit millions d’emplois, un chiffre sans méthode publiée
Le second nombre de la communication présidentielle est un potentiel, non un engagement. Aucune note de méthode n’accompagne les huit millions d’emplois : ni la part des emplois directs et indirects, ni l’horizon sur lequel ils seraient créés, ni l’hypothèse de capacité retenue pour les calculer.
La distinction compte. Un chantier hydroélectrique emploie massivement pendant sa construction et très peu pendant son exploitation. Les emplois durables viennent de ce que l’électricité permet de produire en aval, donc d’industries qui restent à installer.
C’est précisément l’argument que Kinshasa porte dans ses forums miniers, où le ministre des Mines plaide pour la conversion du potentiel en valeur ajoutée. La transformation locale du cuivre et du cobalt réclame des mégawatts que le réseau actuel n’a pas.
La prudence s’impose d’autant plus que les grands nombres ont déjà circulé sans socle dans ce pays. Le chiffre des 24 000 milliards de dollars de richesses du sous-sol, répété depuis quinze ans, ne repose sur aucune étude géologique.
Les populations locales, et ce que l’orientation implique
L’instruction donnée au conseil stratégique est la part la plus neuve de ce compte rendu. Elle place la question des riverains à l’ordre du jour d’un organe dont les missions, telles que l’ordonnance les énumère, portent d’abord sur les études, les partenaires et les fonds.
Ce que suppose cette orientation est documentable. Un barrage de cette ampleur implique une emprise foncière, des déplacements de population et un plan de réinstallation, avec des indemnisations chiffrées et un calendrier. Aucun de ces documents n’est public à ce jour.
Le site d’Inga, dans le Kongo Central, porte déjà deux barrages en service, Inga 1 et Inga 2, construits dans les années 1970. Les villages déplacés à l’époque constituent le précédent auquel toute nouvelle phase sera comparée.
Une agence née d’une ordonnance contestée au Parlement
L’ADPI n’a pas été créée sans débat. Une première ordonnance, promulguée le 13 octobre 2015, avait institué l’agence et placé le projet hors du ministère sectoriel. Le texte de 2018 porte, lui, des « dispositions complémentaires ».
En mai 2016, au Sénat, le sénateur Jacques Djoli a demandé le retrait de cette première ordonnance, rapporte Radio Okapi. « Il faudra que le Sénat fasse une recommandation à l’exécutif pour retirer ce texte », déclarait-il, en invoquant l’absence de contreseing du Premier ministre et du ministre compétent. « Il y a eu violation intentionnelle de la constitution », ajoutait-il.
Le ministre des Hydrocarbures de l’époque, Matadi Nenga, avait répondu devant la même plénière qu’il n’était pas le mieux placé pour répondre, la gestion du projet échappant à son contrôle.
Dix ans plus tard, la présence du président de l’Assemblée nationale à une réunion du conseil stratégique répond, de fait, à l’une des objections alors formulées : celle d’un projet conduit sans association des autres institutions.
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