Kinshasa, un naufrage « en béton »!
Kinshasa pleure. Non pas seulement à cause des pluies, mais à cause d’un mal plus profond, plus ancien : l’abandon. Dans cet éditorial de Litsani Choukran, entre élégance littéraire et charge politique, une voix s’élève pour dire l’indicible : que l’eau n’est qu’un miroir — et que c’est notre reflet qui fait peur.
Kinshasa, un naufrage « en béton »!
AFP
Je revois Kinshasa sous la pluie comme on feuillette un roman tragique écrit d’avance. Les rues deviennent rivières, les maisons des radeaux, les vivants des naufragés. Une pluie, me direz-vous. Une simple pluie. Mais dans ce coin du monde, même les gouttes tombent avec préméditation, s’écrasant non seulement sur les toits de tôle mais sur les illusions du peuple.
J’avais pris le parti du silence. Retiré, non pour me soustraire au tumulte, mais pour mieux écouter le pouls du pays. Et pourtant, comment rester muet lorsque les larmes des cieux trouvent écho dans celles des mères, des veuves, des enfants sans abri ? Comment ne pas parler lorsque chaque inondation devient la répétition générale d’un drame que nul n’a le courage de réécrire ?
Je suis las d’entendre que « la pluie est une catastrophe naturelle ». Naturelle, certes, mais ce qui ne l’est pas, c’est l’indifférence avec laquelle on gouverne cette ville. Il faut être d’un cynisme rare pour voir des corps flotter et invoquer Dieu plutôt que la planification urbaine. Car enfin, la pluie n’a jamais triché : elle tombe. Elle avertit. Ce sont nos gouvernants qui, eux, nous trompent.
Et que dire du choix des hommes censés veiller sur la capitale ? Un gouverneur ne se nomme plus selon le mérite, mais selon le degré d’allégeance à une hiérarchie confuse, où l’intelligence est une faute et la compétence, un vice. On préfère un fidèle médiocre à un esprit libre. Car un esprit libre pense, et penser, c’est déranger.
Il n’y a pas d’égouts, mais il y a des slogans. Il n’y a pas de plan d’aménagement, mais il y a des alliances politiques. Kinshasa s’effondre, mais on y danse encore sur les cendres — avec, en fond sonore, la fanfare bruyante du clientélisme et de la compromission.
L’odeur du désastre est tenace, comme un parfum bon marché dont on aurait aspergé toute la ville. On justifie, on détourne l’attention, on compare Kinshasa à Paris, Lagos ou Mumbai. C’est que l’on aime, chez nous, chercher l’excuse dans l’exotisme des autres malheurs. Comme si la misère devenait plus acceptable quand elle se veut universelle.
Mais Kinshasa n’a pas toujours été cette métaphore du chaos. Elle a été, elle pourrait redevenir. Encore faudrait-il cesser de confondre loyauté et servilité, politique et théâtre de marionnettes. Encore faudrait-il admettre que l’on ne gouverne pas un peuple comme on gère un clan. Que diriger, ce n’est pas régner sur les ruines, mais bâtir malgré les vents contraires.
Car ce n’est pas seulement la pluie qui tue. Ce sont les décisions prises — ou non prises. Ce sont les ambitions ratatinées dans les salons obscurs, les carrières forgées dans les couloirs de la flatterie, les intelligences muselées pour que vive la médiocrité.
Kinshasa est une ville orpheline de projet, de vision, d’audace. Et cette orpheline pleure. Sous la pluie. Sous le poids des ans. Sous le silence de ceux qui devraient parler. Et puisque nul ne veut écouter, peut-être faut-il que les eaux continuent de monter, pour que nous apprenions, enfin, à nager vers la vérité.
Litsani Choukran,
Le Fondé.
RDC : Évariste Ndayishimiye attendu à Kinshasa lundi, l’Est et Ebola au menu
Marche du 8 juillet en RDC : Kabuya accuse l’opposition de vouloir incendier les ambassades à Kinshasa