Une nomination dans l’armée congolaise, une protestation à Kigali : où passe la compétence nationale d’un État
Le ministre rwandais des Affaires étrangères a qualifié dimanche 27 septembre de « troublante et indécente » le retour du général-major Sylvain Ekenge comme porte-parole des FARDC. L’objet de la protestation n’est ni une frontière ni un fait de guerre : c’est l’organigramme d’une armée étrangère, une matière que la Charte des Nations unies range dans la compétence nationale.
Une nomination dans l’armée congolaise, une protestation à Kigali : où passe la compétence nationale d’un État
AFP
Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, a publié dimanche 27 septembre sur son compte X une réaction à une décision interne de l’armée congolaise : le retour du général-major Sylvain Ekenge dans ses fonctions de porte-parole des Forces armées de la République démocratique du Congo. Il qualifie cette réintégration de « troublante et indécente ». L’objet de la protestation n’est ni une frontière, ni un accord bilatéral, ni un fait de guerre. C’est l’organigramme d’une armée étrangère.
Ce que Kigali reproche à Kinshasa
Le chef de la diplomatie rwandaise avance deux arguments. Le premier porte sur le sens de la décision : selon lui, la réhabilitation de l’officier établit que les discours de haine contre les Congolais tutsi ne sont pas le fait de « brebis galeuses » mais relèvent d’un « projet politique assumé par l’État ». Le second porte sur la forme : il reproche à Kinshasa d’avoir rendu la nouvelle publique « presque en catimini », par un communiqué du général lui-même consacré à un événement tragique, ce qui aurait permis d’étouffer les critiques.
Ces deux qualifications sont les siennes. Elles engagent le gouvernement rwandais, pas les faits établis.
L’observation sur la forme est toutefois vérifiable. C’est bien par le communiqué des FARDC sur le crash de Kenge, signé samedi 26 septembre par le porte-parole, que le pays a constaté son retour, au moment où l’armée annonçait la mort de deux de ses plus hauts magistrats militaires.
Les faits congolais, tels qu’ils ont été publiés
Le dossier est documenté et il est congolais de bout en bout. Le 27 décembre 2025, sur les antennes de la RTNC, Sylvain Ekenge tient sur les femmes tutsi des propos qui provoquent un tollé. Le 28 décembre, l’état-major général annonce sa suspension : les FARDC se désolidarisent publiquement des propos de leur propre porte-parole, et l’officier est écarté pour propos discriminatoires. Le 31 décembre, la France condamne ces déclarations et appelle au respect de l’unité nationale.
Autrement dit, la sanction est venue de l’armée congolaise elle-même, sans qu’aucun État étranger ait eu à la réclamer. Neuf mois plus tard, la même autorité a levé la mesure. Aucune poursuite judiciaire n’a été engagée dans l’intervalle, et aucun acte rendant la réintégration publique n’a été publié à ce jour.
Où passe la frontière de la compétence nationale
La nomination, la sanction et la réintégration d’un officier dans une armée nationale relèvent de ce que la Charte des Nations unies appelle les affaires intérieures d’un État. L’article 2, paragraphe 7, interdit à l’Organisation elle-même d’intervenir dans les matières qui relèvent essentiellement de la compétence nationale des États membres. L’article 2, paragraphe 1, pose l’égalité souveraine de tous les membres.
Un État peut condamner des propos tenus à l’étranger, et beaucoup l’ont fait en décembre. Réclamer, ou déplorer, une décision de carrière précise dans l’armée d’un voisin est un autre registre. La question n’est pas de savoir si la mesure congolaise était bonne. Elle est de savoir qui a qualité pour la trancher.
Ce sont exactement ces articles que la Première ministre Judith Suminwa Tuluka a rappelés le 23 septembre à la tribune de l’Assemblée générale, en énumérant les principes dont elle demande le rétablissement : « le principe de l’égalité souveraine des États, du règlement pacifique des différends, de l’interdiction du recours à la force, du respect de l’intégrité territoriale et de la dignité de la personne humaine ».
L’asymétrie
La protestation vient d’un État à qui le Conseil de sécurité a demandé, par une résolution votée à l’unanimité, de faire sortir ses soldats du territoire congolais. La résolution 2773 exige le retrait des forces rwandaises et la fin de tout soutien à l’AFC/M23, et son inventaire d’exécution dix-neuf mois plus tard est public.
Les compteurs des deux processus de négociation sont connus. À Genève, la RDC et le Rwanda se sont retrouvés sur deux engagements non exécutés, dont le désengagement des forces rwandaises. Le cadre de Doha affichait 18,6 % de mise en œuvre treize mois après sa signature. Et sur le terrain, l’administration parallèle installée par l’AFC/M23 continue de nommer ses agents et de percevoir l’impôt, alors que son démantèlement figure parmi les exigences de la résolution.
Sur l’un des deux points restés en suspens, Kinshasa a produit des actes. Un protocole signé le 30 mai 2026 par la direction des FDLR et le rapatriement de 120 personnes associées au mouvement le 8 septembre ont été présentés à l’ONU comme la réponse congolaise à l’argument que Kigali invoque depuis trois décennies pour justifier sa présence militaire.
Voilà l’état du rapport. D’un côté, un État qui demande des comptes sur la carrière d’un officier étranger. De l’autre, les obligations que lui impose une résolution du Conseil de sécurité, et qui portent sur la présence de son armée hors de ses frontières.
Ce que Kinshasa devrait rendre public
L’opacité congolaise sur ce dossier offre la prise. Trois éléments sont établissables et manquent.
L’acte qui lève la suspension, sa date et l’autorité qui l’a signé. La suite donnée aux propos de décembre 2025 : une enquête administrative a-t-elle été ouverte, a-t-elle conclu, et l’auditorat militaire a-t-il été saisi. Et la raison pour laquelle la mesure a été levée maintenant, alors que la sanction avait été annoncée par un communiqué public de l’état-major.
Une décision annoncée par communiqué et levée sans communiqué laisse le récit à ceux qui la commentent de l’extérieur.
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