Société Le côté sombre de Perenco, seul pétrolier de la RDC

Le côté sombre de Perenco, seul pétrolier de la RDC

Human Rights Watch a identifié cinq sites de torchage actifs dans la concession de Perenco à Muanda entre janvier 2025 et mars 2026, dont un à moins de 80 mètres des habitations, alors que la loi congolaise interdit le torchage. L'audit environnemental commandé par l'État en décembre 2024 n'a toujours pas été publié.

Le côté sombre de Perenco, seul pétrolier de la RDC
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 27 JUILLET 2026 - 12:07 WAT · 11 min de lecture

La loi congolaise tient en cinq mots à l’article 175 du régime général des hydrocarbures : « Le torchage du gaz est interdit ». Entre janvier 2025 et mars 2026, Human Rights Watch a identifié cinq sites de torchage actifs dans la concession de Perenco, à Muanda. Sur l’un d’eux, la flamme brûle à moins de 80 mètres des premières habitations. Sur un autre, au tank farm de Kinkazi, elle a été détectée quotidiennement. L’organisation a publié ses constats le 27 juillet 2026, au terme de quarante-cinq entretiens menés en janvier sur place et à Kinshasa, croisés avec de l’imagerie satellitaire et des vidéos géolocalisées. Le gouvernement, lui, a commandé un audit environnemental en décembre 2024. Vingt mois plus tard, il n’en a publié ni les conclusions, ni un calendrier.

Ce que l’enquête établit

  • 5 sites de torchage actifs dans la concession entre janvier 2025 et mars 2026.
  • 80 mètres : distance entre la flamme et les maisons les plus proches au nord-est de Muanda.
  • 10 hectares : l’installation de traitement des déchets, à deux kilomètres du village de Kinkazi.
  • 45 entretiens menés par Human Rights Watch en janvier 2026.
  • Décembre 2024 : l’audit environnemental commandé par l’État, jamais publié.

Ce que la loi interdit, ce que les satellites ont vu

Le texte est sans ambiguïté. L’article 174 de la loi du 1er août 2015 pose que le gaz produit doit être conservé « dans la mesure du possible » pour la vente, la réinjection ou d’autres usages industriels. L’article 175 tranche : le torchage est interdit, et n’est autorisé qu’à titre exceptionnel, pour un test, une opération ponctuelle ou une récupération assistée, sur autorisation du ministre des Hydrocarbures en concertation avec celui de l’Environnement.

Les constats de Human Rights Watch décrivent autre chose qu’une exception. Sur cinq sites de stockage et de traitement, du gaz a été brûlé, verticalement par cheminées ou horizontalement, pendant quinze mois. Au tank farm de Kinkazi, point de rassemblement des pipelines situé à quatre kilomètres au sud-est de Muanda, l’activité a été détectée quotidiennement. Un deuxième site fonctionne dans une zone résidentielle du nord-est de la ville. Des indices de torchage ont aussi été relevés aux tank farms de Mibale, près de Tshiende, et de Liawenda, ainsi qu’au ras du sol près des puits en 2025.

La géographie humaine rend ces chiffres concrets. La majeure partie de la population de la concession vit à moins de cinq kilomètres de l’un des cinq principaux sites. Liawenda, Tshiende, Kinkazi, Mamputu, Kitombe et Kimini sont à moins de trois kilomètres d’une flamme active. À Tshiende et Kinkazi, les habitations les plus proches se tiennent respectivement à 1,3 et 2,5 kilomètres des tank farms. Et au nord-est de Muanda, ville dense, la distance tombe sous les 80 mètres.

Interrogés par l’organisation, ni Perenco ni le ministère des Hydrocarbures n’ont dit si l’entreprise détient une autorisation de torchage, ni sous quelles conditions. Perenco a en revanche fait valoir sa position : le torchage constitue selon elle « une nécessité opérationnelle pour assurer la continuité de la production pétrolière dans la région de Muanda », et « les autorités congolaises sont pleinement conscientes de la situation ». L’entreprise ajoute avoir éteint définitivement « 220 points de torchage » et remis en état les sites concernés à Kinkazi et Kitombe.

Les nuits de Kinkazi

À deux kilomètres au sud-est du village de Kinkazi s’étend une installation de traitement des déchets de dix hectares. Human Rights Watch a obtenu, authentifié et géolocalisé des photographies et des vidéos du site, et y a constaté que des déchets pétroliers sont brûlés dans des incinérateurs à ciel ouvert.

Un panneau de l’entreprise, visible sur les images, signale une « zone de traitement des paraffines ». Les paraffines sont ces dépôts cireux qui s’accumulent dans les pipelines et qu’il faut retirer périodiquement. Un employé de Perenco a décrit l’opération à l’organisation : « Nous apportons une certaine quantité de paraffine à brûler chaque nuit. » Une vidéo prise début 2026 et authentifiée par HRW montre de hautes flammes sortant d’un incinérateur à ciel ouvert, de nuit.

Ce que les habitants en disent recoupe l’image. Un producteur de vin de palme de quarante ans, à Kinkazi, rapporte : « La nuit, on sent la fumée qui se dirige vers le village. On sent l’odeur de fumée, et cela sent mauvais ». Un autre riverain décrit des douleurs à la poitrine et une toux persistante quand le vent porte les fumées vers les maisons. Dans le même village, une femme membre de la Mama Society, une association locale, se plaint d’odeurs constantes : « Nous respirons du gaz ; il y a de fortes odeurs partout ». Un habitant de quarante-deux ans affirme que des villageois en vomissent. Ces propos ont été recueillis par Human Rights Watch, qui les publie sans identifier les personnes.

La loi de 2011 sur les principes fondamentaux de la protection de l’environnement interdit l’élimination de déchets dans des lieux où ils peuvent générer des odeurs désagréables ou nuire à la santé et à la sécurité publiques. Daniel Bain, professeur associé de géologie et de sciences de l’environnement à l’université de Pittsburgh, a examiné les preuves visuelles réunies par l’organisation et note que, si « les données sur la qualité de l’air local restent limitées, les zones proches des sites d’incinération de déchets présentent des concentrations élevées de carbone organique volatil et de particules fines dans l’atmosphère ».

Le pétrole qui sort du puits par la pluie

Le troisième volet concerne les sols et l’eau. Les chercheurs ont observé et photographié, à plusieurs endroits de la concession, des têtes de puits non protégées, couvertes de ce qui ressemblait à des résidus de brut, avec des traces de pétrole sur le sol alentour. Ils ont également relevé des pipelines présentant des signes visibles d’érosion, passant sous ou le long des villages et des terres agricoles, et traversant parfois des rivières.

Les riverains décrivent une mécanique saisonnière. « Lorsqu’il pleut abondamment et que l’eau monte, le pétrole se répand à proximité », rapporte un habitant de Tshiende. Un habitant de Kinkazi résume le risque des traversées de cours d’eau : « Les pipelines traversent les rivières et quand l’un d’entre eux éclate, le pétrole brut se déverse dans l’eau ». Un ancien employé du secteur met en cause l’entretien : « Il n’y a pas d’entretien régulier des pipelines, et ils ne nettoient que les grosses canalisations, pas les petites ». Daniel Bain relève de son côté que les sites de forage ne paraissaient pas entourés de digues de terre destinées à contenir les fuites.

Deux études indépendantes, à treize ans d’écart, ont mesuré ce que ces déversements laissent derrière eux. Une commission d’enquête du Sénat congolais a relevé en 2013 des concentrations élevées de dioxyde de soufre et de dioxyde d’azote près des sites de torchage, ainsi qu’une contamination des eaux souterraines et de surface par des hydrocarbures et des métaux lourds : les échantillons montraient du plomb et du mercure au-dessus des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé pour l’eau potable. Une étude publiée en 2025 par des chercheurs d’universités congolaises et camerounaises a relevé des taux élevés d’hydrocarbures pétroliers totaux et de composés organiques volatils dans les sols autour des puits de Kinkazi, Kitombe et Tshiende, en recommandant une dépollution et une surveillance de long terme.

Perenco conteste. L’entreprise a nié que ses activités « puissent entraîner une pollution de l’air, du sol et de l’eau ou des problèmes de santé aigus néfastes », a jugé les études scientifiques menées sur place méthodologiquement inadéquates, et a déclaré avoir investi plus de 100 millions de dollars depuis 2021 dans l’intégrité de ses infrastructures et démantelé 35 kilomètres de pipelines terrestres. Elle avance aussi d’autres sources de dommages environnementaux : le lavage de véhicules dans les rivières, des actes de vandalisme et de sabotage de ses installations, et un trafic de carburant entre la RDC et l’Angola.

Personne ne mesure, et ce que personne ne mesure n’existe pas

C’est le point où le dossier cesse d’être une querelle d’expertise pour devenir une question de gouvernance. Aucun des acteurs censés surveiller ne dispose des données.

Un représentant de l’Office congolais de contrôle, l’organisme qui travaille avec le ministère de l’Environnement sur la surveillance de la concession, a expliqué à Human Rights Watch que son service réalise des inspections ponctuelles avec des appareils portables à Liawenda, Banana, Mibale, Nsianfumu et Makelekese, mais qu’il n’existe aucun programme de surveillance régulier. Il a précisé que Perenco a installé des capteurs de qualité de l’air dans plusieurs villages, et que l’Office n’a pas accès à leurs données.

Le parlement provincial arrive au même mur. En 2025, un comité de l’assemblée du Kongo Central a demandé aux autorités nationales d’« acquérir et installer des capteurs de surveillance nationaux … sur les sites de la province susceptibles d’être pollués » et d’exiger des entreprises polluantes une transmission mensuelle des relevés. Deux députés provinciaux ont indiqué à l’organisation que l’entreprise détient des données de surveillance mais ne leur en a pas donné l’accès. Le responsable d’une organisation environnementale de Muanda résume la situation : « Il n’existe aucune donnée publique disponible concernant la mesure des polluants, c’est pourquoi les ONG locales tentent de commander leurs propres analyses ».

Restait l’audit. Commandé en décembre 2024 précisément à cause des signalements anciens, il devait trancher. En novembre 2025, la ministre des Hydrocarbures a annoncé la prolongation d’un an du contrat du cabinet chargé de l’auditer, sans explication claire sur ce renouvellement ni engagement sur une date. En mai 2026, Human Rights Watch a écrit au gouvernement pour demander l’accès aux conclusions : sans réponse. Les ministères de l’Environnement et des Hydrocarbures n’ont pas davantage répondu aux questions sur les mesures de surveillance. « Le gouvernement congolais devrait immédiatement publier les conclusions provisoires de l’audit environnemental portant sur la concession de Perenco et divulguer toutes les données de surveillance environnementale », déclare Agathe Bounfour, chercheuse principale sur les combustibles fossiles à l’organisation.

Vingt-six ans, une production plate, un procès à Paris

Ce dossier n’est pas né en 2026. Perenco a repris en 2000 les concessions auparavant détenues par Chevron, et exploite depuis des gisements à terre et en mer le long des 37 kilomètres de côte congolaise, avec des droits exclusifs sur la quasi-totalité des blocs côtiers terrestres et sur l’ensemble de la zone maritime du pays.

Le bilan industriel de ces vingt-six années tient en un chiffre : la production nationale s’est établie à 8,43 millions de barils en 2023, un niveau quasi identique à celui de 2019, pour une moyenne déclarée par l’entreprise de 19 500 barils par jour sur cinq ans. Ce que l’État en retire est tout aussi stable : 234 301 020 dollars de revenus pétroliers en 2023, à comparer aux 5,61 milliards versés par le secteur minier la même année. Le pays qui accueille ces installations perçoit donc quatre dollars sur cent de ses recettes extractives du pétrole, alors même qu’il met régulièrement de nouveaux blocs aux enchères.

Le contentieux, lui, a pris le chemin des tribunaux français. Saisies par les associations Sherpa et Les Amis de la Terre, les juridictions ont d’abord été occupées par une bataille de procédure : en août 2019, une ordonnance autorisait la saisie de documents au siège parisien de l’entreprise, dont la direction s’est opposée à l’exécution en refusant l’accès à l’huissier. La Cour de cassation a tranché en faveur des associations en mars 2022. En octobre 2025, une audience de procédure a confirmé le renvoi devant la 34ᵉ chambre du tribunal judiciaire de Paris, sur la base de 167 signalements de pollution recensés en quinze ans. L’audience est attendue fin 2026 ou début 2027. Ce sera la première fois qu’une entreprise française répondra en France de dommages écologiques survenus à l’étranger.

En attendant, la question posée aux autorités congolaises ne dépend d’aucun tribunal étranger. Elle tient en trois documents que l’État détient ou peut exiger : les conclusions de l’audit qu’il a lui-même commandé, les relevés des capteurs installés dans les villages, et la réponse à une question simple, celle de savoir si le torchage pratiqué depuis des années à Muanda est couvert par l’autorisation exceptionnelle que prévoit l’article 175. Tant que ces trois pièces manquent, les habitants de Kinkazi et de Tshiende resteront les seuls à mesurer la pollution, avec leurs poumons.

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B
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