Grand angle « Que Dieu pardonne nos péchés »: les nuits torrides, la chicha, les « deals » et les réseaux sexuels de Kinshasa
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« Que Dieu pardonne nos péchés »: les nuits torrides, la chicha, les « deals » et les réseaux sexuels de Kinshasa

« Que Dieu pardonne nos péchés »: les nuits torrides, la chicha, les « deals » et les réseaux sexuels de Kinshasa

La Rédaction
Kinshasa - 12 JUILLET 2020 - 14:15 WAT · 8 min de lecture

John à 21 ans. Il est étudiant à Institut Facultaire des Sciences de l’Information et de la Communication (IFASIC), l’une des rares écoles de journalisme à Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo. Il est assis sur le toit du « Kin Plaza Arjaan by Rotana », le nouveau complexe hôtelier bâtit sur les cendres du mythique restaurant « Chez Nicolas ». A la sortie de la Gombe, avec une vue surplombant le centre-ville huppé de Kinshasa, John est aux côtés d’une jeune demoiselle. Nathy, la vingtaine, a mis une robe jaune foncé, découpée aux épaules, sur lesquelles le vent, qui souffle fort en ce mois de février 2020, vient se cogner. Elle a un tatouage au pied, une petite fleur visiblement rose ; son « ami » John en a un au cou. Ils se passent la « Chicha », une pipe consommée dans le monde entier, aujourd’hui très en vogue dans la capitale congolaise, souvent dans la sphère privée, mais aussi dans des lieux spécifiques – les « bars à chicha ». Également appelée narguilé, shisha ou encore hookah pour les anglophones, la version moderne de cette pipe à eau permettant de fumer un mélange de tabac et de mélasse aromatisée (tabamel), est devenue un véritable phénomène de société. Sa consommation ne cesse d’augmenter, principalement chez les jeunes : la moitié des adolescents de 16 ans ont déjà fumé la chicha, selon des estimations concordantes.

Je suis l’invité de John et son « amie ». « Bonsoir mon vieux. On vous attend depuis… », me lance-t-il en me voyant. Aussitôt assis, il m’introduit : « la voilà mon vieux, c’est Nathy ». « Enchanté », je lance à la jeune dame qui est aussitôt mal à l’aise lors que la conversation est abordée en langue de Molière. A vraie dire, je ne connais pas Nathy. John m’a envoyé une de ses photos il y a quelques jours, affirmant qu’il s’agit « d’une de ses amies », qu’« elle fait des +deals+ ». Le « deal », retenez-le bien, sera le maître-mot de notre histoire, nous conduisant au cœur d’un univers aux pratiques insoupçonnées.

J’ai connu John dans un Guest House sur rue Mont des Arts, toujours de la Commune de la Gombe en 2017. Résidant en Afrique du Sud à l’époque, de passage à Kinshasa, cet appartement meublé me servait alors de logement pour mes courts séjours dans la capitale congolaise. A côté, des jeunes dames très joyeuses s’entassaient dans un appartement voisin. Musique, chicha, et déambulement, elle tentait alors de captiver toute l’attention de la « cour », dans une activité souvent intéressante. Curieux, j’ai fini par aborder le seul homme du groupe, le plus jeune, alors que la clique avait une moyenne en dessous de la trentaine. « Qui sont ces filles ? », lui ai-je lancé un jour. « Faut laisser mon vieux. Là-bas c’est une histoire d’argent », me répliqua John, non sans me faire rire.

John, les Tippo tip et les Mukala

Mais que faisait-il aux côtés de ces filles ? L’histoire de John est éloquente. A 17 ans, ses parents meurent, et le laissent orphelin, dans les bras du Boulevard du 30 juin. Il obtient tout de même son « Diplôme d’Etat », le baccalauréat congolais et rêve même de devenir « Journaliste ». Mais la jeunesse, qui est un risque à vivre, toque à la porte de John. Avec son lot de folies : ambiance, boites de nuit, filles et bientôt boissons fortes, y compris sa fumée. Il est alors embarqué dans un monde nouveau : ni journée, ni soir, ni matin. L’horizon c’est le sommeil, le réveil est réel, mais on replonge à nouveau, autour des Dj, des boites de Kinshasa et des restaurants.

Alors bien évidemment, quelqu’un doit payer. Sinon, comment financer une telle vie d’insouciance ! John trouve alors astuces pour s’en sortir. Lui que la nature a béni avec une beauté d’enfant et d’un physique herculéen, il baigne alors aux milieux des « Chiza », des jeunes dames qui règnent dans les endroits chauds des nuits kinoises et les dominent. Celles-ci adorent sortir, s’habiller et sabrer des champagnes qui ne viennent souvent pas de leurs poches.  « C’est un monde où la valeur de l’argent varie. Je pouvais passer la nuit avec des gens qui te dépensent 10.000 ou 20.000 dollars en une soirée, mais j’étais dépouillé le lendemain », m’explique-t-il.  D’un domicile à un autre, John tisse son nid. Il allait le matin à l’Université, déjà en 1er graduat à l’IFASIC, pour terminer le soir en boite et l’autre matin chez un copain d’une copine ; ou vice-versa. C’est alors que des modèles économiques se développent. Il devient ce qu’on appelle dans le milieu « Tippo Tip», du nom du grand marchand d’esclaves originaire de Unguja, île principale de l’archipel de Zanzibar.

Détrompez-vous, John ne vend pas des esclaves. Il fait des « deals ». Il est entouré des femmes. Des fêtardes et toute sorte de personnages. Evidemment, dans ce monde de la nuit, le sexe coule à flot. Cependant, si la prostitution existe bel et bien, elle reste connue « traditionnelle » à Kinshasa. Beaucoup ont encore l’image des jeunes dames qui écartent les cuisses au passage d’un véhicule sur l’avenue de Justice, tard la nuit. Ou encore celles du Rond-Point Sergent Moke ; où même celles qui te balancent un bouchon de bière à la fameuse Planète J.  Mais ce temps-là est révolu. Les gens riches ne vont pas faire le trottoir, ni les jeunes dames de la génération d’Android. Elles ont des histoires et des réputations à protéger et ne sont même pas professionnelles du sexe.

Mais elles doivent s’acheter le dernier IphoneX Max. Le dernier Samung S20 ; les cheveux des brésiliennes qu’elles doivent se coller sur la tête coûtent cher. Ou même, certaines, loin de leurs apparences à la Béyoncé, doivent joindre les deux bouts, sans pour autant perdre toute dignité.  Il n’est pas seulement question de quête économique. Un monde des contradictions où les filles des familles aisées côtoient celles des quartiers pauvres de Barumbu. Les apparences étant trompeuses, la nuit, tous les chats deviennent alors gris, parfois aigris. Leurs histoires sont toutes différentes, mais la même quête du dollar et de l’être.  Et dans ce monde, la prostitution n’est seulement d’Eve. Ni de femme à homme. La révolution homosexuelle est bel et bien arrivée à Kinshasa.

Mais il faut plonger dans l’histoire de cette gigantesque ville pour mieux cerner les faits. 1964. Un concert a lieu à la cité indigène de Bandanlungwa à Léopoldville, à peine indépendante. C’est l’« African-Fiesta », un certain Tabu Ley, qui n’est pas encore le « Seigneur Rochereau » de la rumba congolaise, est sur scène. Il étourdit l’assistance avec sa merveilleuse voix. Mais l’artiste tombe sur un os. Il est buté à un problème de cœur : dans le public, son regard caresse celui d’une nymphe. Mais cette dernière est accompagnée. Son mari, un capitaine de la nouvelle Armée nationale du Congo, est bien aux aguets.

C’est alors que « Mukala », confident et mécène de l’artiste, entre en scène. « Dis à Rochereau, s’il a quelque chose à me dire, qu’il passe par toi [Mukala]. Je suis ici accompagnée de mon mari », répond la jeune dame, certes attirée, elle aussi, par l’artiste. Mais le Grand Seigneur Rochereau, qui aura une soixantaine d’enfants à sa mort, se sent rejeté. Enervé, il compose et entonne, sur le champ, une chanson qui entrera dans les annales de la culture populaire congolaise. « Mukala » explose les hits et va même s’implanter dans le jargon populaire de la langue Lingala, comme un adjectif.

Avec le temps, dans une capitale ingénieuse, devenue Kinshasa, « Mukala » devient un personnage, puis un métier ; celui des rabatteurs, entremetteurs…  des filles. Politiques, grands patrons, barrons, musiciens et stars, chacun a son « Mukala ». Celui-ci est alors le bouclier entre l’homme-payeur et toutes sortes de quêtes féminines et de désirs, souvent juvéniles. Mais le « Mukala » ne trouve pas tout.  C’est là que John intervient. Quand il sort ses « amies » et « copines », au milieu d’elles, lui-même en quête d’un lendemain, il devient alors le « Tippo Tip » des temps modernes, entrant en collaboration avec les « Mukala ». Dans une capitale à 12 millions d’habitants et sans carte d’identité, croulant sous des décennies de décadences de sa classe dirigeante et un marasme économique permanent, c’est une porte ouverte vers un monde des dérives.

Plusieurs cas vont illustrer cette société de dépravation et surtout le vice de ses barrons, souvent politiques. En 2012, l’opposant Eugène Diomi Ndongala, qui conteste alors la victoire alambiquée de Joseph Kabila face à un certain Etienne Tshisekedi à la Présidentielle, est surpris aux côtés des deux « sœurs jumelles » âgées à peine de 14 ans, nées certes à six mois d’écart. Il parle alors de « complot politique ». Mais l’homme ne pourra même pas se défendre. Sa réputation et ses « Mukala » sont connus de tous ceux qui sortent la nuit à Kinshasa. Il écope de vingt ans de prison pour viol sur mineures. Car dans ce pays très conservateur, la majorité sexuelle est à 18 ans. Un euphémisme !  Après lui, Adolphe Onosumba, un ancien chef rebelle devenu puissant politicien, est écroué pour s’être offert à une mineure. L’artiste Fiston Saï-Saï aura également son affaire ; ou encore Evoloko, l’une des icônes éteintes de la musique congolaise…

Si la consommation des mineures envoie droit à la prison centrale de Makala, les kinois ne reculent pas pour autant. Et ils ne sont pas les seuls à en raffoler. De l’autre côté du fleuve Congo, à Brazzaville, la classe au pouvoir, à la tête d’une des vieilles dictatures de la sous-région, veut sa part. Là-bas, c’est des « Tippo tip » et des « Mukala » Kinois qui rivalisent. Si John est le plus commode, il n’est pas le plus professionnel. Des DJ de boîtes de nuits, ou encore des personnes étranges, que l’on appelle à Kinshasa des « pédés » – mais souvent seulement des hommes efféminés, ou encore des homosexuels qui n’osent s’affirmer dans un pays autant homophobe que la Corée du Nord – sont les principaux maîtres du domaine. Ils suffoquent Brazzaville d’offres et des scandales à tel point que le pays de Sassou-Ngouesso ira jusqu’à prendre la mesure exceptionnelle, et toujours d’application, d’interdire à toute kinoise âgée de moins de 30 ans de s’y rendre seule !

A Kinshasa, en 2017 et 2018, la fièvre montera à la tête de Célestin Kanyama, surnommé « esprit de mort » par l’opposition politique congolaise qu’il malmène pour le compte de Kabila. Face au phénomène qui monte, des jeunes mineures qui n’aiment plus les habits et qui étalent leurs libertés sexuelles, y compris leur nouveau marché du sexe, le Chef de la police de Kinshasa déclenche une opération anti-Ujana dans la capitale congolaise, avec son lot des dérapages.  Mais l’opération, riche en bavures, n’a qu’un succès apparent. Dans le bas-fond de Kinshasa, ces jeunes en devenir n’ont séché que le monde réel, opérant une transformation de leur modèle économique. De toute façon, le Congo aura droit à son boom des réseaux sociaux. Bientôt, députés, politiques, et même vieux des années indépendances, grands clients, auront accès à Whatsapp. John et ses concurrents Tippo tip se frottent les mains. Kanyama n’est plus là, et rares sont les policiers Congolais qui savent allumer un smartphone.

« Bonsoir mon vieux, j’ai une fille Nathy qui craque sur toi et qui veut te voir », me lancera John, une semaine avant notre rencontre du début de cette histoire. Nous voilà donc au Rotana, de retour sur notre scène initiale, maintenant que vous connaissez John,  le « Tippo Tip ». Mais le journaliste que je suis n’est pas attiré par la belle dame, un peu trop téléphonée. Nathy me parle à peine de sa vie et attend à ce que j’ouvre la conversation, notamment autour du deal. Je tourne au rond. « Comment tu vas, tu viens d’où, tu fais quoi dans la vie », je tente de lui lancer. Les réponses seront toutes parodiques. Elle invente un personnage à chaque fois, jusqu’à ce qu’on arrive au cœur du débat : « que faut-il faire, pour ETRE avec toi » !

  • Nathy : « Pour l’instant, je ne cherche pas vraiment d’histoire d’amour. Je cherche juste du vite-fait »
  • Moi : « vite-fait ?»
  • « Oui, un deal quoi »
  • « Et que faut-il pour avoir un deal avec toi ?»
  • « Ca dépend »
  • «  De quoi ? »
  • « Tu veux juste une fois ou plusieurs ?»

J’éclate de rire. Je ne saurais me retenir. Le marchandage autour d’un bien si invisible est un concept assez abstrait. Alors bien sûr, tous les hommes qui liront cette partie, chercheront à savoir jusqu’où nous serions allés. Mais au risque de vous décevoir, pas trop loin. Pour la petite histoire, je viens d’une famille assez particulière, une vie spécifiquement laborieuse mais surtout, un homme élevé par des femmes : une grand-mère géniale, une mère-poule, deux-sœurs bienveillantes, dont l’une est partie tragiquement à la recherche de la vie pour finir sous terre… voir une demoiselle se vendre me hantera toujours, au point de réveiller en moi ma conscience maternelle.   De plus, la prostitution restera un concept assez tordu pour moi. Comment se faire plaisir mutuellement et payer pour ça ? Ou même, comment se faire plaisir avec quelqu’un qui n’en a aucun ? On pourra philosopher une autre fois, avançons.

J’ai fini par mettre un terme à ma conversation avec Nathy. « je suis journaliste, et je suis ici par curiosité, parce que j’aimerais en savoir plus sur votre type de vie et surtout écrire vos histoires ». J’avoue que sa réaction a été mitigée. Entre l’incrédulité, sans doute croyant que sa piètre prestation en langue française aurait influencé ma décision sur le fameux deal. « Ok, mais s’il te plaît, je ne veux pas qu’on écrive sur moi », insiste-t-elle. Dès ce moment, la conversation restera platonique. Plus de chica, des photos, et quelques boissons pour mes deux amis, nous nous séparons une heure après, chacun allant dans sa direction. Mais il faudra tout de même payer, en Gentleman, le transport.

Nathy n’avait pas vraiment voulu m’ouvrir son monde. Aussi, je maintiendrais à John mon désir de rencontrer d’autres filles. Des mois s’écouleront. John continuera à m’envoyer des photos sur ma messagerie Whatsapp, non sans que ma femme tombe dessus et ne se fasse toute sorte d’idée. Mais ni à John, ni à mon épouse, j’aurais l’idée d’avouer ma quête autour de mon enquête. De toute façon, qui te croira ? Qui croira qu’un jeune marié reçoive des photos des dames aussi belles et en demande encore, pour un but scientifique ? Oui, Eve était sans doute congolaise. Sur ces terres du Congo, pays de Lumumba, la première richesse reste la beauté d’une femme. Il y en a de toutes les sortes, mais toutes riment toujours avec un élément unique, une certaine grâce que nul ne pourra trouver ailleurs. Le physique défiant les œuvres d’art et même la pesanteur. Mais la plus belle d’entre-elles restera Ornella, mon épouse.

Sandra, que Dieu la pardonne

Au mois de juin 2020, en plein confinement lié à la pandémie de la Covid-19, John m’envoie six photos. Cela faisait un temps qu’il n’envoyait plus rien. En fait, il s’amusait à envoyer des photos qu’à des périodes où il avait besoin d’une petite rallonge « financière », entre 30 et 50 dollars, qu’il recevait aussitôt. Car dans le fond, ce jeune homme reste une âme bien battante face à la fatalité qui a érigé domicile au sein de la jeunesse congolaise. Et donc ce matin-là, il m’envoya la photo d’une très jeune dame, 22 ans, et qui avait une particularité. Sur son bras gauche, elle portait un tatouage en arabe qui m’intrigua tout de suite. « Que Dieu pardonne mes péchés », exactement : « يغفر الله خطاياي ». Mais qui est celle-là encore ? Au point de déjà demander pardon pour ses futurs péchés. De ses yeux pourtant, jaillissaient l’innocence que je puis voir chez mes propres filles. Mais son physique plaidait le contraire.  Elle s’appelle donc Sandra. Une « amie » à John. Aussitôt, je lance une commande auprès de Tippo tip. « Je veux la voir ».

Le Lendemain, assis autour de la piscine du restaurant « Touche de piment », je vois les deux Dupont entrer. La jeune Sandra a mis un pantalon jeans noir, avec un petit débardeur rouge qui tente de fuir son généreux corps. Elle ne porte pas de soutif, aussi, sa jeunesse pointe débout. John me voit être captivé. Rapidement, mes deux convives « exigent » à se mettre à l’intérieur, sans doute pour éviter des regards curieux. Cinq minutes tard, nous voilà au cœur de la conversation. Mais celle-ci allait être différente. Sandra n’est pas comme Nathy, beaucoup plus ouverte, elle avait surement le poids de son histoire à faire ressortir. J’ai demandé à John de nous laisser et j’ai activé l’enregistreur de mon téléphone. Sans doute pour m’éviter à moi-même la tentation de chavirer devant tant d’amalgames entre la beauté, l’innocence et la vie courroucée.

Rapidement, je me présente à Sandra. « Je suis journaliste, et contrairement à ce que John t’a dit, je suis ici pour écrire un livre sur le mode de vie de nos jeunes sœurs », lui ai-je dit. Piquée, mais intéressée, Sandra m’interroge sur mes motivations, avant que je lui explique que son jeune-âge me pousse à croire que si elle en est au point de faire « des deals », elle n’aurait sans doute pas le choix. Aussi, mon passé entouré des sœurs m’a beaucoup aidé, le temps que je lui explique ce que représente réellement une femme qui tente de s’en sortir face à la fatalité pour moi et à quel point elle devrait se sentir non insultée, mais plutôt déterminée. Et un billet de 100 dollars, rien que pour écouter, était sans douter la meilleure offre.

En enfonçant les portes de l’histoire de Sandra, c’est un mélange mélancolique entre mal chance, mauvais choix et cataclysme. Une salle sombre, où l’innocence meurt suffoquée, où la droiture se perd et où l’argent triomphe. Océan d’immoralité, mais également la lutte d’une âme qui balance toujours. Sandra a à peine 15 ans, lorsqu’elle rejoint l’Internat du Lycée Sacrée cœur de la Gombe. « Avant même d’aller en internat, mes parents m’enfermaient trop. Ils ne voulaient même pas que je sorte un peu, même après les cours et me surveillaient comme pas possible », tente-t-elle de se justifier.   

Mais c’est à côté de cette école, située non loin des Institutions gouvernementales et des Ambassades à Kinshasa, que le destin de Sandra bascule. Elle croise, selon ses propres dires, des « mauvaises compagnies » ; un Tippo tip. Ce dernier le prend sous son aile malveillante. L’oriente, l’influence. S’ensuit alors une avalanche des mauvais choix. L’internat n’occupait plus les cinq jours de la semaine qu’il fallait. Elle quittait dès le mercredi, mais pas pour la maison. « Nous allions chez le gars ; qui est en fait un pédé, vers Beau-marché pour nous changer, avant de revenir en ville pour commencer une autre vie », explique-t-elle.

Cette vie est méconnue de ses parents qui viennent à peine de divorcer. Le père décide alors de mettre le cap vers une immigration européenne incertaine, alors que la mère croule sous la pauvreté qui s’acharne sur cette famille de quatre enfants. Sandra, l’ainée, se sent alors missionnée. Aux côtés de son « Tippo tip », elle traverse vers Brazzaville, où elle y perd une grande partie de son âme et son annonce totalement. Cette vie durera six ans. Mais à l’approche de son diplôme, elle tombe sur « son gars », un homme âgé à l’époque de 59 ans. « C’est vraiment lui qui m’a fait découvrir la vie. Il prenait soin de moi, il faisait tout pour moi », ajoute-t-elle.

  • « Stop ! Sandra, mais à suivre ton histoire, tu étais mineure à l’époque ?»
  • « Oui, mais ça fait quoi ? », me réponds-t-elle, non sans préciser qu’elle n’était plus vierge dès l’âge de 13 ans.

Une autre partie d’une vie décidément tourmentée. Le coup sera exorbitant. Plusieurs avortements et une perte des repères très perceptibles quand on la regarde. Jamais, je n’ai parlé à un être aussi jeune, d’une âme veille, avec une culpabilité aussi épaisse. Sandra ne s’aime pas. Elle n’est pas dans sa peau. Aussi, à plusieurs reprises, elle insiste sur l’idée de changer de vie… Aujourd’hui, Sandra demande à Dieu de pardonner ses futurs pêches. « Je n’ai plus le temps de réfléchir sur le bien et le mal, tout ce qui m’intéresse, c’est de rencontrer quelqu’un de bien et de sortir de cette vie », dit-elle. Mais quelle vie !

John nous rejoint à nouveau. Et les deux, très complices, s’entremêlent des histoires à couper le souffle. John dévoile alors les dessous de son activité de Tippo Tip. « Je reçois jusqu’à 50% quand je recommande une fille », fait-il savoir. Il affirme par ailleurs qu’il peut en recommander facilement une dizaine par jour. « Le sexe à Kinshasa est un marché qui paie bien », marmonne-t-il. Rien n’est sûr. Sinon, d’après mes calculs, ça serait simplement le métier le mieux payé de Kinshasa. Ils seraient à l’abri du besoin. Et moi-même m’y lancerait.  Une version sans doute idéalisée. Il serait alors imprudent de romantiser ce monde. La peau claire de Sandra en porte des stigmates. Outre des tatouages, des cicatrices immortalisent ses dures expériences, preuve d’un passif troublé et d’un monde qui connaît une violence inouïe. Les deux amis avoueront avoir eu à affronter des situations terribles : séquestrations, refus de payer et même embrouillent entre associés. John et Sandra, qui se connaissent depuis un an, estiment s’être trouvés en amitié rare dans leur univers.

Les filles font des « deals », les hommes sont des « Pachas »

John n’est pas que Tippo Tip. Dans ce monde des dames habituées à fêter et à tuer leurs âmes, beaucoup se retrouvent alors sans amour. Et rappelez-vous, Dieu a béni John en lui donnant un physique conséquent. C’est alors qu’intervient un autre concept de ce monde où on marche décidément la tête à l’envers : « le Pacha ». En effet, à l’image de Sandra qui « sort » avec un homme dans la soixantaine du haut de ses  22 ans, une floppée des jeunes dames ont la conséquence de grandir avant l’âge. Une fois qu’elles touchent à l’argent tant recherché, elles auront finalement des cœurs, qu’elles ressuscitent et qui ont également besoin d’être aimés. A leurs côtés, il y a des « dames fortes », qui sont en politique, femme d’affaires et toute sorte, qui se sentent également vielles, et qui ont besoin d’être « secouées ». « En sortant souvent, on croise ces dames-là dont beaucoup sont dans la politique, et qui sont attirées par notre jeunesse et veulent bien de nos services, alors on se lance », explique John. Il parle bien des services spécifiques.

Mais « les veilles dames » ne sont pas les seules clientes des « Pachas ». Sandra avoue également en faire appel « de temps en temps ». « En fait, pour vous dire la vérité, c’est que mon type me fatigue. Il est vieux et je suis surtout avec lui parce qu’il est le seul à prendre soin de moi. Il me donne le loyer et de l’argent de poche que j’envoie à ma famille, il fait tout pour moi. Mais chaque fois qu’on se voit, il exige toujours de coucher avec moi, et ce n’est souvent pas intéressant », avoue-t-elle, l’air désolée. C’est alors qu’elle se rabat sur des jeunes de sa génération. Mais ces derniers ne sont pas sans aventure. « La dernière fois, je suis sorti avec un petit-là qui est métissé. Mais depuis qu’il m’a fait acheter un Iphone, je ne le vois plus », regrette Sandra.

Karmapa, le prince de la Rumba, les a immortalisés dans une de ses célèbres chansons. Sous d’autres cieux, ce sont des gigolos. Mais dans un environnement loin des stéréotypes connus, la réalité n’est pas souvent claire à être qualifiée. « En réalité, pour moi, au-delà du fait d’avoir de l’argent, c’est surtout l’expérience qui me passionne. J’aime les femmes mûres, elles m’apprennent beaucoup de choses et elles réfléchissent mieux », explique John. Cependant, Sandra à une lecture inversée. Elle veut « un jeune à elle ». Celui qui sera là « pour son cœur ». Oui ! Elle en a ! Nous voilà dans un royaume des mal-aimés. Trouvez-nous Lutumba, « l’amour n’a pas des yeux ». Celui qu’on aime s’éloigne et celui qu’on n’aime pas vient.

Facette, double-facette et même triple. Le soleil s’éloigne et je dois m’en aller. Mais Sandra et John acceptent que j’écrive sur leurs histoires. Un livre est prévu. D’autant plus que quand on est assis à table aux côtés de ces deux jeunes-gens, quand on arrive à pénétrer leurs âmes certes embrumées, des étincelles de lumière jaillissent. John veut devenir journaliste comme moi. Sandra veut une boutique de vêtements et rêve d’une ligne de mode à elle. Mais leurs quotidiens mouvementés et leurs longues nuits pourraient un jour avoir raison de ces rêves. Tels des doubles de personnalités qui se battent au fond d’eux, en fonction de leur interlocuteur. Car, n’oublions pas que Tippo tip était convaincu de me vendre Sandra, qui était toute oui, pour 200 USD.

Prochains actes dans « Que Dieu pardonne nos péchés »:

  • Sindy, Les réseaux sexuels, Tinder et Kifaru
  • Cinthia, les « enfants de la maison »: quand les frontières deviennent floues

Litsani Choukran.

Avec la participation de Rudy Ndony, Thierry Nfundu, Fiston Mahamba et Merveille Kiro

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