RDC: Comment le retour de Kabila a prolongé l’AFC/M23 en crise
Le mouvement rebelle AFC/M23 est en pleine tourmente. Un rapport confidentiel de l’ONU révèle que l’arrivée de Joseph Kabila à Goma, au cœur du bastion rebelle, a ravivé les divisions historiques entre factions pro-rwandaises et pro-ougandaises. Nominations contestées, rivalités d’ambitions, marginalisation de Corneille Nangaa : la rébellion vacille sous l’effet des manœuvres politiques autour de l’ancien président, dont le retour alimente autant les spéculations que les fractures internes. À mesure que Kabila s’installe dans l’Est, c’est toute la cohésion du M23 qui se fissure
RDC: Comment le retour de Kabila a prolongé l’AFC/M23 en crise
AFP
Malgré ses victoires militaires dans l’Est de la RDC, le mouvement rebelle Alliance Fleuve Congo (AFC/M23) fait face à de vives tensions internes. Un rapport du Groupe d’experts de l’ONU, consulté par BETO.CD le 3 juillet 2025, révèle que des nominations contestées au sein de la rébellion, ainsi que l’arrivée controversée de l’ancien président Joseph Kabila à Goma, ont ravivé des fractures latentes. Ces divisions opposent principalement les factions historiquement alignées sur le Rwanda d’une part et sur l’Ouganda d’autre part. Le rapport apporte un éclairage inédit sur les jeux d’influence au sein de l’AFC/M23 et sur le rôle trouble de Kabila dans cette crise.
Luttes d’influence et rivalités internes au sein de l’AFC/M23

Les experts de l’ONU soulignent que plusieurs nominations internes récentes ont provoqué des remous au sein de la rébellion. En particulier, la nomination contestée d’Erasto Bahati en tant que « gouverneur » du Nord-Kivu a suscité la grogne de certains cadres. Ce climat de méfiance a exacerbé des tensions persistantes entre deux courants de l’AFC/M23 : l’un proche de Kigali et l’autre de Kampala. « Des tensions internes sont apparues au sein de l’AFC/M23, exacerbées par des nominations internes contestées… Ces tensions ont ravivé les divisions entre factions historiques rwandaises et ougandaises » rapporte le document.
Selon des sources citées par le rapport, le Rwanda exerce un contrôle étroit sur la rébellion et cherche à en maintenir la cohésion. Kigali aurait initialement envisagé de remplacer le chef militaire du mouvement, Sultani Makenga, par un officier des FARDC issu de l’ex-CNDP (ancienne rébellion intégrée à l’armée). Ce dernier aurait toutefois décliné la proposition, poussant Kigali à reconduire Makenga à la tête de la branche armée. Par ailleurs, Laurent Nkunda, un ex-chef de guerre tutsi sanctionné par l’ONU et en résidence surveillée au Rwanda depuis 2009, serait pressenti pour reprendre du service.
« Afin de restaurer la cohésion et de renforcer le soutien populaire à l’AFC/M23, le gouvernement rwandais aurait prévu de nommer Laurent Nkunda […] à un poste important au sein de l’AFC/M23 » révèle le rapport. D’après ces informations, Nkunda aurait accepté ce projet de Kigali et consenti à reconnaître l’autorité de Makenga – pourtant son rival de longue date – en tant que commandant militaire de la rébellion. Les experts notent que Nkunda est incommunicado depuis octobre 2024, lorsque des officiers rwandais l’ont emmené de son domicile de Kigali vers un lieu secret.
Signe de l’emprise rwandaise, les chefs politiques et militaires de l’AFC/M23 continuent de recevoir instructions et soutien du gouvernement rwandais et de ses services de renseignement, indique également le rapport. Néanmoins, tous les membres de l’AFC/M23 ne partagent pas les mêmes allégeances régionales. Certains leaders et combattants conservent des liens anciens avec l’Ouganda, voisin également impliqué dans la crise. Cette dualité d’appuis externes alimente des rivalités de pouvoir internes. Kigali et Kampala semblent se livrer une guerre d’influence en coulisses, via leurs protégés au sein de l’insurrection.
Ces frictions se sont notamment manifestées autour de la stratégie d’expansion territoriale de l’AFC/M23. D’après le Groupe d’experts, la rébellion aurait envisagé de pousser son offensive jusqu’à la ville de Kisangani (Province Orientale), un projet qui inquiète Kampala. Plusieurs sources, proches tant du M23 que des gouvernements rwandais et ougandais, rapportent qu’une prise de Kisangani par l’AFC/M23 risquerait de provoquer un face-à-face délicat entre le Rwanda et l’Ouganda, chaque pays défendant ses intérêts dans la région. Ces tensions géopolitiques rejailliraient immanquablement sur les deux factions internes (pro-Kigali vs pro-Kampala) de l’AFC/M23. D’ailleurs, l’armée ougandaise (UPDF) aurait bloqué in extremis l’avancée des colonnes M23 vers Kisangani, préférant la négociation à un affrontement direct pour freiner les ambitions des rebelles sur cet axe stratégique, note le rapport.
Le retour de Kabila : un facteur de discorde majeur

L’autre élément déclencheur des tensions internes au M23 a été l’annonce, ainsi que le retour de Joseph Kabila dans l’est du Congo, après des années de silence. Début avril 2025, l’ex-président de la RDC – en exil volontaire depuis 2024 – a surpris en déclarant vouloir rentrer au pays « sans délai » pour contribuer à une solution à la crise sécuritaire. « Après six ans de silence absolu […] j’ai pris la résolution de rentrer, sans délai, au pays », précisait-il, annonçant entamer son retour par l’Est du territoire, « parce qu’il y a péril en la demeure ». Cette déclaration choc, transmise le 8 avril à plusieurs médias, a immédiatement fait le tour des réseaux politiques et militaires.
L’annonce de l’arrivée imminente de Kabila à Goma, bastion du M23 depuis janvier, a eu l’effet d’une bombe politique. Selon le rapport de l’ONU, cette perspective a davantage attisé les dissensions au sein de l’AFC/M23. Chaque camp y voit soit une opportunité, soit une menace. D’un côté, certains cadres – notamment proches du Rwanda – auraient envisagé de tirer parti du retour de Kabila pour renforcer la légitimité de leur cause auprès de la population.
Il est établi que Joseph Kabila a gardé le contact avec l’alliance rebelle et ses parrains régionaux : bien que lui, ainsi que d’autres poids lourds comme Moïse Katumbi ou John Numbi, ne se soient « pas officiellement ralliés à l’AFC/M23 », ils « ont été en contact régulier avec Nangaa (le leader politique de l’AFC), Kigali et Kampala ». Ces connexions discrètes laissaient présager une forme de partenariat opportuniste entre Kabila et le M23, chacun pouvant tirer avantage de l’autre (le M23 pour « congoliser » politiquement, Kabila pour accroître son poids face à Kinshasa). D’un autre côté, toutefois, une frange de la rébellion – possiblement plus alignée sur l’Ouganda – voyait d’un mauvais œil le retour de l’ex-raïs sur ses terres d’influence, craignant qu’il ne serve prioritairement les intérêts de Kigali ou ne vienne brouiller les cartes du mouvement.
Le 18 avril 2025, la rumeur de la présence de Joseph Kabila à Goma a enflammé médias et réseaux sociaux. Ce jour-là, Kabila a bien atterri à Kigali (Rwanda) dans la matinée. Quelques heures plus tard, des messages non vérifiés ont affirmé qu’il avait franchi la frontière pour arriver à Goma, accompagné de quelques fidèles (Néhémie Mwilanya, Barnabé Kikaya Bin Karubi et Moïse Nyarugabo, d’après ces posts). Cette apparition éclair de Kabila en plein fief rebelle – si elle se confirmait – était un défi symbolique sans précédent pour le pouvoir de Kinshasa.
Toutefois, le Groupe d’experts de l’ONU indique n’avoir obtenu aucune preuve tangible de la présence de Kabila à Goma ce 18 avril. Plusieurs sources ont même confié aux enquêteurs que cette annonce fracassante était fausse, destinée uniquement à tester la réaction de Kinshasa. En d’autres termes, le camp Kabila et ses alliés auraient orchestré ce coup de bluff médiatique pour jauger la réponse du gouvernement central.
Corneille Nangaa marginalisé

Malgré les tensions internes et les ambitions personnelles qui fragilisent sa structure, le commandement de l’AFC/M23 reste officiellement en place. Le général Sultani Makenga conserve la direction militaire de la rébellion, tandis que la direction politique est assurée par Bertrand Bisimwa et Corneille Nangaa. Tous trois continuent de recevoir des instructions et un appui régulier du gouvernement rwandais et de ses services de renseignement.
Deux figures rwandaises – le Rwando-Congolais Fred Ngenzi Kagorora et le général de brigade Patrick Karuretwa – maintiennent un contact étroit avec Makenga, Bisimwa et le colonel Imani Nzenze. Ce lien opérationnel quotidien illustre l’emprise structurelle de Kigali sur la rébellion.
Toutefois, le rapport souligne une inflexion notable : Corneille Nangaa, qui avait été mis en avant comme le visage politique congolais de l’AFC/M23 dans l’objectif de présenter la rébellion comme une crise purement interne à la RDC, a progressivement été marginalisé par ses parrains rwandais. Cette mise à l’écart serait liée à ses ambitions personnelles, jugées excessives par Kigali. En effet, Nangaa aurait affiché sa volonté de prendre le pouvoir à Kinshasa par la force, une ligne jugée trop risquée, voire incontrôlable, par les autorités rwandaises. Car si Kigali et l’AFC/M23 soutiennent le principe d’un changement de régime en RDC, ils ne cautionnent pas une offensive militaire directe sur Kinshasa, dont les implications régionales seraient potentiellement déstabilisantes.
Cet écart stratégique entre ambition personnelle et agenda régional vient ajouter une couche supplémentaire aux divisions internes d’un mouvement dont la façade d’unité semble de plus en plus fissurée. Quoi qu’il en soit, les révélations du rapport de l’ONU dressent le portrait d’une rébellion M23/AFC en proie à des tiraillements internes au moment même où elle étend son emprise territoriale. Entre appétits de pouvoir divergents, suspicions de trahison et jeux d’alliances troubles avec d’anciens dignitaires de Kinshasa, le mouvement rebelle est loin d’afficher l’unité monolithique qu’il proclame.
L’arrivée de Joseph Kabila dans l’Est aura agi comme un révélateur, exacerbant les fractures entre factions et provoquant la fureur du régime en place. Alors que la crise en RDC atteint un tournant critique, ces tensions internes et manœuvres politiques ajoutent une couche supplémentaire de complexité à un conflit aux multiples facettes. Les prochains mois diront si l’AFC/M23 parvient à surmonter ces divisions internes sous la férule de Kigali, et quel rôle jouera l’ombre de Joseph Kabila dans la résolution – ou l’enlisement – de la crise.
À Houston, Tshisekedi reçoit une offre de partenariat minier de Dynamic Aviation
L’opposition annonce une marche le 8 juillet vers le Palais de la Nation pour réclamer le départ de Tshisekedi