Dialogue en RDC : comment Félix Tshisekedi a réussi a fracturé l’opposition
Il y a trois semaines, l'opposition marchait en un seul bloc contre la révision constitutionnelle. Depuis l'offre de dialogue de Félix Tshisekedi, elle se déchire : marcher ou négocier, aspirants 2028 contre camp Kabila. Décryptage d'une fracture.
Dialogue en RDC : comment Félix Tshisekedi a réussi a fracturé l’opposition
AFP
Il y a trois semaines, l’opposition congolaise marchait en un seul bloc. Elle avait un mot d’ordre unique, le refus de la révision constitutionnelle, et un adversaire désigné, le chef de l’État. Aujourd’hui, elle se divise sur une question qu’elle ne se posait pas : faut-il s’asseoir à la table ? Entre les deux moments, un seul événement : l’offre de dialogue national lancée par Félix Tshisekedi le 17 juillet.
La Coalition Article 64 s’était bâtie sur un « non ». Elle rassemblait des trajectoires que presque tout sépare, celles de Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Jean-Marc Kabund, Augustin Matata et Delly Sesanga, autour d’un dénominateur commun : empêcher le président de toucher à la Constitution. Ce ciment négatif suffisait tant qu’il s’agissait de descendre dans la rue. Il a commencé à se fissurer le jour où le pouvoir a cessé de proposer un affrontement pour proposer une invitation.
Car une coalition du refus ne sait pas répondre d’une seule voix à une main tendue. Dire « non » à la révision unissait ; dire « oui » ou « non » au dialogue oblige chacun à calculer pour son compte. Les lignes de faille, jusque-là masquées par la marche, sont apparues au grand jour.
La première a opposé ceux qui voulaient maintenir la pression de la rue à ceux qui préféraient saisir l’ouverture. Le report de la marche du 22 juillet, annoncé le 20, en porte la trace : la coalition ne l’a acté qu’au prix d’un compromis bancal, un recul emballé dans un ultimatum au 15 août, formule de sortie qui permet à chacun de lire la décision à sa façon, geste d’apaisement pour les uns, simple sursis tactique pour les autres. On ne rédige pareil texte que lorsqu’il faut tenir ensemble des lectures inconciliables.
La deuxième faille tient aux horizons. Derrière l’unité d’affichage, les leaders ne jouent pas la même partie. Les uns visent l’élection à venir et pèsent ce qu’un dialogue peut leur concéder en vue de 2028 ; d’autres, à commencer par l’entourage de Joseph Kabila, jouent une survie judiciaire, dont les termes n’ont rien à voir avec un calendrier électoral. L’ancien président a été condamné à mort par contumace, une décision qu’il conteste. Ce que l’un peut accepter comme concession, l’autre le vit comme un abandon. Le dialogue force ces intérêts, longtemps additionnés, à se compter séparément.
La troisième faille, le pouvoir n’a même pas eu à la creuser : il l’a nommée. En posant ses conditions de participation, un « bloc national » face à l’agression, la porte fermée à ceux qu’il range du côté de l’ennemi, le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, a sommé l’opposition de se répartir elle-même entre fréquentables et infréquentables. La question de savoir qui, de Kabila ou de Corneille Nangaa, pourra être associé au processus divise désormais une coalition qui refusait, hier encore, de trier ses membres.
Pour les adversaires du président, le calcul serait limpide : offrir le dialogue reviendrait à tendre un piège, un cadeau empoisonné qui somme une opposition soudée par le refus de se fracturer entre radicaux et pragmatiques. La lecture est séduisante, et elle a ses partisans. Elle bute pourtant sur une limite : on ne prouve pas une intention. Rien n’établit que le chef de l’État ait orchestré cette dislocation plutôt que saisi une ouverture que la conjoncture lui offrait. Ce que l’on observe n’est pas un plan, c’est un effet.
Et l’effet, lui, est là. Pendant que l’opposition débat de la marche à suivre, la procédure, elle, suit son cours du côté du pouvoir : c’est le président qui convoquera le dialogue par ordonnance, qui en fixe le cadre, qui garde la main sur le texte constitutionnel que la rue voulait enterrer. La coalition, elle, a troqué un mot d’ordre clair contre une négociation où ses membres n’ont plus le même intérêt.
Le dialogue n’a pas commencé, et il a déjà produit son premier résultat. Pas sur la Constitution : sur l’unité de ceux qui la défendaient. Qu’il l’ait voulu ou seulement laissé faire, le « non » de l’opposition s’est mué en une discussion. Et une discussion, entre gens qui ne veulent pas la même chose, ne se mène pas d’une seule voix.
À lire aussi