Sit-in du 12 juin : que s’est-il passé réellement passé autour des présumés morts annoncés par l’opposition, l’ONU et l’UE?
Sit-in du 12 juin : que s’est-il passé réellement passé autour des présumés morts annoncés par l’opposition, l’ONU et l’UE?
AFP
L’Union européenne et les Nations unies avaient parlé de morts. La Commission nationale des droits de l’homme, au terme d’un mois d’enquête, dit ne pas pouvoir en confirmer un seul. L’écart résume la controverse née de la répression du sit-in de la Coalition Article 64, le 12 juin à Kinshasa. Le rapport de la CNDH conclut à des violations des droits humains, des blessés, des arrestations arbitraires et un recours excessif à la force, mais pas à des décès établis. Reste à comprendre pourquoi des institutions aussi mesurées que l’ONU et l’Union européenne ont, elles, évoqué des morts.
Le président de la CNDH, Paul Nsapu, avait posé le doute dès le lendemain des faits. « Je ne confirme pas un décès parce que nous n’avons pas trouvé le deuxième mort dont on parle tant », déclarait-il, expliquant avoir retrouvé vivante l’une des deux victimes présumées, un homme filmé au sol devant le siège de l’Engagement pour la citoyenneté et le développement après un jet de pierre. « Je l’ai vu, nous avons échangé avec lui. » Le rapport final maintient cette prudence et recommande l’adoption d’un cadre juridique moderne encadrant les manifestations, la professionnalisation de la Police nationale congolaise et l’ouverture d’une enquête judiciaire indépendante.
Cette conclusion tranche avec les mots employés par les partenaires extérieurs de Kinshasa. Le 14 juin, le porte-parole du service diplomatique de l’Union européenne avait déploré, selon la reprise qu’en a faite la presse congolaise, « des morts et des blessés graves », sans avancer de bilan chiffré ni citer de source. La formule a nourri la question posée depuis, celle de savoir sur quoi l’Union se fondait pour parler de morts. La réponse tient moins à une source unique qu’à un bilan qui circulait déjà, porté par plusieurs voix.
Dès le 12 juin, le président de l’ECiDé, Martin Fayulu, blessé et retranché au siège de son parti, faisait état de deux personnes tuées devant le bâtiment. La Coalition Article 64 a ensuite consolidé un bilan de deux morts, de plusieurs centaines de blessés et de dizaines d’arrestations, des chiffres qu’aucune source indépendante n’a recoupés dans leur totalité. Surtout, le 18 juin, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme évoquait, sous la plume de Volker Türk, « au moins un manifestant tué, selon les informations rapportées, et au moins 38 blessés », dont quatre leaders de l’opposition. La Commission épiscopale Justice et Paix, émanation de la Conférence épiscopale nationale du Congo, faisait de son côté état d’au moins deux morts. L’Union européenne n’a donc pas inventé un bilan, elle a relayé un décompte déjà avancé par l’opposition, l’ONU et l’Église.
En face, les autorités opposent un autre chiffre. Le gouvernement provincial de Kinshasa a arrêté un bilan de zéro mort et d’une vingtaine de blessés, policiers et manifestants confondus, ainsi que de plusieurs véhicules incendiés. Le communiqué du gouvernement du 13 juin, signé par le ministre de la Communication Patrick Muyaya, reconnaissait « des blessés parmi les manifestants et les forces de l’ordre » et d’importants dégâts, sans mentionner de décès. La CNDH, institution publique, vient ajouter à ce camp un constat d’impossibilité de confirmer la mort de qui que ce soit.
Le bilan humain du 12 juin varie ainsi de zéro à deux morts selon qui le dresse, et aucune liste nominative des victimes présumées n’a été rendue publique. La divergence recoupe une seconde controverse, celle du rôle d’un groupe informel, la « Force du Progrès », que la C64, la CENCO et Human Rights Watch accusent d’avoir participé aux violences aux côtés de la police, ce que le pouvoir conteste. Human Rights Watch a documenté un usage excessif de la force et une absence de protection des manifestants, et réclamé une enquête indépendante, tout comme l’ONU.
La Coalition Article 64, lancée le 19 mai, réunit Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Jean-Marc Kabund, Augustin Matata Ponyo et Delly Sesanga autour du refus de toute révision constitutionnelle, perçue comme une manœuvre en vue d’un troisième mandat de Félix Tshisekedi. Le sit-in du 12 juin visait la proposition de loi référendaire adoptée trois jours plus tôt par l’Assemblée nationale. Sur le décompte des morts, le rapport de la CNDH ne referme pas le dossier, il y ajoute la voix d’un organe de l’État là où l’ONU, l’Église et l’opposition avaient compté des victimes. Établir si des personnes sont mortes ce jour-là dépend désormais de l’enquête judiciaire indépendante que toutes ces parties, CNDH comprise, appellent de leurs vœux.