Les dessous de l’affaire Alingete-Rawji
**Conflit d'intérêts, fraude fiscale présumée, versements en espèces, dossier Sicomines…** Une interdiction de sortie du territoire relance les interrogations. Les personnes concernées affirment que la mesure a déjà été levée. Décryptage des enjeux et des dessous de l'affaire Alingete-Rawji.
Les dessous de l’affaire Alingete-Rawji
AFP
L’interdiction de sortie du territoire signée le 20 juin par le procureur général près la Cour de cassation, Firmin Mvonde Mambu, a donné une traduction judiciaire à un dossier que la presse économique congolaise portait depuis deux ans. Huit personnes sont visées par l’information judiciaire ouverte pour des faits présumés de corruption, de faux en écritures et de blanchiment de capitaux : l’ancien inspecteur général des finances Jules Alingete Key, son épouse Nanu Mukawa, quatre membres de la famille Rawji (Mustafa, Mazhar, Uzair et Zain), ainsi que deux cadres de Rawbank, Antoine Kiala Ndombele et Jok Oga Ukelo. Aucune n’a été condamnée à ce stade, et la présomption d’innocence demeure.
Au cœur des soupçons figure une situation de conflit d’intérêts. Selon l’enquête menée par les médias économiques Finance-cd.com et Chronik’Eco, Jules Alingete, expert-comptable de formation, serait resté l’actionnaire majoritaire du cabinet fiduciaire DACO Sarl, dont la gestion était confiée à son épouse, pendant qu’il dirigeait l’Inspection générale des finances, l’organe même chargé de contrôler les deniers publics. Or ce cabinet comptait parmi ses clients le groupe Rawji et plusieurs de ses filiales, dont Rawbank, Beltexco, Prodimpex, Marsavco, Proton, Parkland et RAFI. La loi sur le statut de l’inspecteur des finances interdit ce type de participation.
Le mécanisme reproché, tel que documenté par ces médias, consistait à accompagner ces sociétés dans la réduction de leur charge fiscale, notamment par la minoration de la TVA à l’importation et la sous-déclaration des chiffres d’affaires. À titre d’exemple, Prodimpex aurait déclaré à l’administration un chiffre d’affaires de 7,57 millions de dollars en 2019, contre 27,67 millions présentés à son assemblée générale. Pour l’ensemble du groupe, l’évasion fiscale présumée depuis 2016 est chiffrée par ces enquêtes en centaines de millions de dollars. Ces allégations reposent, selon leurs auteurs, sur des courriels de 2020, des documents comptables internes et des témoignages d’anciens responsables du groupe.
L’enquête recense aussi une série de versements en espèces attribués à Jules Alingete ou à son entourage : 1,1 million de dollars perçus de Rawbank en mai 2019, en deux tranches, au titre d’un redressement fiscal ; 1,2 million pendant le confinement, dans les locaux de Prodimpex ; puis d’autres sommes liées à des dossiers de TVA, dont 600 000 dollars encaissés par sa belle-sœur en 2022 et 300 000 dollars par son épouse. Les enquêteurs s’interrogent sur la base légale de ces paiements et sur leur caractère systématiquement liquide. Dans leur plainte déposée le 29 avril 2024 près la cour d’appel de Kinshasa-Gombe, des citoyens estimaient que cette entente « relève ni plus ni moins d’une corruption au détriment des intérêts de l’État congolais et de son peuple ».
Le dossier déborde le seul groupe Rawji. Les mêmes enquêtes mettent en cause Jules Alingete dans l’affaire des jetons de présence liés à la renégociation du contrat Sicomines, pour un total avancé de 28,4 millions de dollars réclamés par l’Inspection générale des finances et, selon ces sources, gérés en partie en espèces. Sur le volet international, l’ancien diplomate allemand Dominic Wolfgang Freundorfer, ex-collaborateur du groupe Rawji, aurait été entendu par des services du Trésor américain, dans un contexte où le nom de Jules Alingete a été évoqué au regard du Global Magnitsky Act, la loi américaine qui permet de sanctionner des étrangers pour corruption. C’est au milieu de ces révélations que Félix Tshisekedi l’avait écarté de l’IGF en mai 2025.
Face à ces accusations, Jules Alingete n’a jamais répondu sur le fond, dénonçant une campagne dirigée contre lui en raison de son action à la tête de l’Inspection générale. Contactés par BETO, des proches des personnes visées ont, cette fois, présenté la mesure comme appartenant au passé. « Toutes ces mesures ont été levées », confie une source proche du dossier, tandis que l’entourage de Jules Alingete assure : « Nous sommes sereins, le malentendu a été éclairci, et ça date. » Ces propos n’engagent aucune institution et ont depuis été confirmés : le 4 juillet, dans un communiqué officiel, le parquet général près la Cour de cassation a précisé que la mesure conservatoire avait été levée avant même de devenir virale.
Selon ce document, la mesure visait à « empêcher qu’ils ne se soustraient aux poursuites », et ne préjuge en rien de la culpabilité des personnes concernées. Reste une question que pose l’ouverture même de la procédure : conduite au sommet de la justice ordinaire, autour d’un ancien symbole de la lutte anticorruption et du premier groupe bancaire du pays, cette instruction constitue un test pour la crédibilité de la justice congolaise.
Kinshasa : Israël Bongo Lord, le « faux député », arrêté et poursuivi pour outrage au chef de l’État
Affaire Alingete-Rawji : le parquet général confirme que l’interdiction de sortie du territoire n’existe plus