Guerre à l’Est : en février et mars 2025, l’État n’a levé aucun impôt au Nord-Kivu
© WFP/Jerry Ally Kahashi Des personnes déplacées reçoivent de l'aide alimentaire à l'extérieur de Goma, dans l'est de la République démocratique du Congo.
AFP
Le chiffre est enfoui page après page dans un document que personne ne lit, le document 8 du projet de loi de finances 2026, celui où le gouvernement congolais énumère ses risques budgétaires. Il dit ceci. Les centres d’impôts synthétiques du Nord-Kivu ont encaissé 516 millions de francs en janvier 2025. En février, puis en mars, ils ont encaissé zéro. Deux mois consécutifs à moins cent pour cent par rapport à 2024. Deux mois pendant lesquels l’État congolais n’a pas levé un franc d’impôt synthétique dans une province de huit millions d’habitants.
C’est là, et nulle part ailleurs, que se lit ce que la guerre coûte à la RDC. Pas dans la croissance, qui ne bouge pas. Dans les recettes, qui s’effondrent.
Commençons par ce que le gouvernement écrit lui-même. Sur l’ensemble janvier-juillet 2025, les recettes des centres d’impôts synthétiques du Nord-Kivu sont tombées de 516 à 402,6 millions de francs, soit une baisse de 22 %. Comparées à la même période de 2024, elles s’effondrent de 6 458,85 à 2 279,73 millions, soit 65 % de moins. Le centre des impôts de Goma, qui suit les moyennes entreprises, perd 43,5 % sur la période et 73 % sur le seul mois d’avril. Le document conclut sans détour, « cette régression est le reflet direct d’un contexte sécuritaire extrêmement dégradé, exacerbé par la montée de l’agression rwandaise et l’activité des groupes armés comme le M23 en janvier 2025 ».
Au Sud-Kivu, le gouverneur Jean-Jacques Purusi a livré son propre décompte lors d’un briefing à Kinshasa, le 2 avril 2026. « En perdant Bukavu, Walungu, une partie de Kalehe, mais aussi Kabare, nous avons perdu environ 84 % des recettes provinciales », a-t-il déclaré, ajoutant que « toutes les structures ont été pillées, toutes les infrastructures ont été détruites, les banques ont été vandalisées, toute l’économie est à genoux ».
Il faut ici tordre le cou à un chiffre qui circule dans la presse congolaise depuis mars 2025. On lit partout que la RDC perdrait « plus de 200 millions de dollars par mois de recettes douanières » dans les zones occupées. C’est un contresens. Jules Alingete, alors chef de l’Inspection générale des finances, disait exactement l’inverse, « l’occupation de Goma et de Bukavu nous a fait perdre 9 % des recettes douanières. Nous sommes autour de 200 millions de dollars américains par mois, parfois nous allons jusqu’à 250 millions, que la douane mobilise ». Les 200 millions sont ce que la douane encaisse au total. La perte, c’est 9 % de ce montant, soit une vingtaine de millions par mois. Un titre a transformé l’assiette en facture, et la facture court depuis seize mois.
Le paradoxe commence ici. Alors que les recettes provinciales tombent de 65 et 84 %, le produit intérieur brut, lui, ne bronche pas. Depuis l’offensive de janvier 2025, le Fonds monétaire international a révisé la croissance congolaise à la hausse, pas à la baisse. La seule révision baissière explicitement liée au conflit vaut un dixième de point, de 5,4 à 5,3 % pour 2025. Le Fonds en donne la raison en toutes lettres dans son rapport de juillet 2025, « la croissance du secteur extractif, concentrée dans le Sud, reste relativement à l’abri du conflit dans l’Est ». Son conseil d’administration a conclu le 30 juin 2026 que l’économie congolaise « demeure résiliente ».
Aucune institution, ni le FMI, ni la Banque mondiale, ni la Banque centrale du Congo, n’a chiffré une perte de PIB attribuable à la guerre. Le Kivu peut brûler sans que le produit national tressaille, parce que la richesse comptée est au Katanga. C’est peut-être le fait le plus glaçant du dossier, et il est vérifiable.
Le vrai transfert se lit dans la dépense. La loi de finances promulguée le 29 décembre 2025, arrêtée à 54 336 milliards de francs, imprime ses propres pourcentages. Défense et anciens combattants, 16,17 %. Intérieur et sécurité, 6,72 %. Ensemble, 11 240 milliards de francs, soit 22,95 % du budget général, et non les 30 % annoncés à l’Assemblée nationale sur une base que le gouvernement n’a jamais publiée. Ce total dépasse celui de la santé publique et de l’éducation nationale réunies, 10 195 milliards.
Reste le chiffre qui dit tout, et il vient de la loi de reddition des comptes 2024, promulguée le 23 décembre 2025. Taux d’exécution des équipements militaires, 234,26 %. Taux d’exécution des équipements de santé, 41,38 %. Taux d’exécution des équipements éducatifs, culturels et sportifs, 0,48 %. Le pays a dépensé deux fois et demie ce qu’il avait voté pour armer, et un deux-centième de ce qu’il avait voté pour équiper ses écoles. Le rapport est de 488 pour un.
Le FMI a mis un nom sur cet arbitrage. Dans sa deuxième revue, il constate que les dépenses exceptionnelles de sécurité ont augmenté « d’environ 1,2 point de PIB par rapport aux projections initiales du programme », et que deux objectifs indicatifs n’ont pas été tenus, le plafond des dépenses passées en procédure d’urgence et le plancher des dépenses sociales. L’effet d’éviction n’est pas une hypothèse d’économiste, c’est un constat de bailleur.
Sur la longue durée, la seule série homogène est celle de l’institut de recherche suédois SIPRI, qui mesure l’exécuté hors police. Elle donne 352,7 millions de dollars en 2019, 794 millions en 2023, 899 millions en 2024, et 1,2 milliard en 2025, en hausse de 20 % en termes réels. Le budget congolais, lui, annonce 4,2 milliards pour 2026, mais il compte la police et il annonce du prévu. Les deux chiffres ne se contredisent pas, ils ne mesurent pas la même chose. Et la nuance a son importance, puisque la ligne « dépenses sécuritaires » du budget 2025, gonflée de 564 % en cours d’année, n’était exécutée qu’à 25,3 % au 30 juin, quand l’ensemble des dépenses l’était à 79,7 %.
Ce que la comptabilité publique ne saisit pas, d’autres l’ont compté. Au 28 février 2026, l’Organisation internationale pour les migrations recensait 5 325 646 déplacés internes. Le nombre a baissé de deux millions depuis novembre 2024, non parce que la guerre s’apaise, mais parce que les camps ont été démantelés, l’ONU ayant relevé en août 2025 que plus de trois millions de personnes étaient rentrées chez elles « sans aucune assistance ». Le Nord-Kivu compte aujourd’hui plus de retournés que de déplacés. Un retour n’est pas une bonne nouvelle quand la maison n’a plus de toit.
L’argent humanitaire, lui, a fait un aller-retour. Les entités américaines finançaient 63,2 % de la réponse humanitaire en RDC en 2024. En 2025, leur contribution est tombée de 907 à 179 millions de dollars, une chute de 80 % en un an. Elle est remontée à 66 % en 2026. Le trou aura duré douze mois, et l’ONU en a dressé la facture le 28 janvier 2026, plus de mille centres nutritionnels fermés, 390 000 enfants en malnutrition aiguë sévère sans prise en charge, un million et demi de personnes privées de soins primaires. Le plan de réponse 2026 réclame 1,4 milliard, contre 2,5 l’an dernier. Cette baisse de 45 % n’est pas une bonne nouvelle non plus, le plan ne couvrant plus que 228 zones de santé sur les 332 de 2025. L’ONU n’a pas moins à faire, elle a renoncé à en faire un tiers.
Le coût humain, lui, ne se compte pas. L’ONU a fait état de près de 3 000 morts pour la seule ville de Goma début février 2025, quand l’ONG ACLED en recense 2 386 pour tout le pays sur janvier et février. Les deux ne mentent pas, l’un compte des corps dans les morgues, l’autre des décès rapportés événement par événement. Le ministère de l’Éducation, lui, avait ses chiffres au 26 février 2025, 2 594 écoles fermées, 1 483 au Nord-Kivu et 1 111 au Sud-Kivu, 1 108 962 enfants privés de classe. Ces chiffres ont dix-sept mois et personne ne les a mis à jour.
L’État congolais sait donc que ses impôts synthétiques du Nord-Kivu sont tombés à zéro deux mois durant. Il sait qu’il a perdu 84 % des recettes du Sud-Kivu. Il sait qu’il a exécuté ses équipements militaires à 234 %. Ce qu’il n’a jamais fait, en dix-huit mois de guerre ouverte, c’est additionner. Aucun chiffrage officiel n’existe du manque à gagner minier dans les zones occupées, ni au ministère des Mines, ni au Cadastre minier, ni à l’ITIE. Le pays mesure ses plaies une par une et n’a jamais publié le montant total. Tant que la facture n’est pas écrite, elle n’est réclamée à personne.