Économie Sicomines : l’audit de la dernière chance, et ce qu’il ne pourra pas prouver
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Sicomines : l’audit de la dernière chance, et ce qu’il ne pourra pas prouver

822 millions de dollars d'infrastructures livrés sur 3 milliards promis, 685 millions non justifiés, zéro kilomètre de chemin de fer : la RDC audite seize ans de contrat chinois. Ce que l'audit peut établir, et ce qui restera hors de portée.

Sicomines : l’audit de la dernière chance, et ce qu’il ne pourra pas prouver
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 17 JUILLET 2026 - 04:00 WAT · 8 min de lecture

Le 5 mars 2026, la République démocratique du Congo a lancé un audit technique et financier sur seize années de contrat chinois, de 2008 à 2024, confié à un consortium de cabinets internationaux réunissant Mayer Brown, Rothschild, EY et SRK. Dix-huit ans après la signature du « contrat du siècle », l’État se décide à compter. Le problème tient en une phrase : la convention et ses annexes ne sont toujours pas publiques, et l’on ne vérifie pas facilement le respect d’un engagement que personne n’a lu.

Ce que l’on sait déjà, et qui suffirait

L’audit n’arrive pas en terrain vierge. Quatre institutions ont déjà chiffré l’écart, et leurs conclusions convergent. En février 2023, l’Inspection générale des finances établissait que huit cent vingt-deux millions de dollars d’infrastructures avaient été dépensés en quinze ans, sur les trois milliards attendus, soit vingt-sept pour cent du programme. Dans le même temps, la partie chinoise aurait engrangé près de dix milliards de dollars de profits. « Sur 15 ans, alors que 3 milliards de dollars d’infrastructures étaient attendus, à peine 800 millions ont été réalisés », résume l’inspecteur général Jules Alingete.

Le Carter Center était arrivé plus tôt à un constat du même ordre. Dans son rapport de novembre 2017, l’organisation relevait que sur un milliard cent soixante-trois millions de dollars empruntés pour le volet infrastructures entre 2008 et 2014, quatre cent soixante-dix-huit millions seulement avaient été décaissés, laissant six cent quatre-vingt-cinq millions sans justification documentée. L’Initiative pour la transparence des industries extractives, en 2021, employait un mot rare dans la bouche d’une institution : la convention constituait selon elle « un préjudice sans précédent dans l’histoire de la RDC ».

Le plus parlant reste le décompte physique. Sur trois cent quatre-vingts kilomètres de chemin de fer fermement promis, aucun n’a été construit. Sur trente et un hôpitaux annoncés, un seul est sorti de terre, celui du Cinquantenaire. Sur cent quarante-cinq centres de santé, deux universités et cinq mille logements sociaux inscrits au programme, rien d’identifiable. Les routes appellent une prudence particulière, car les comptages divergent : le CNPAV retient environ trois cent cinquante-six kilomètres réellement bitumés, quand le CREFDL dénombre neuf cent cinquante-trois kilomètres au total, dont quatre-vingt-onze seulement construits aux normes, le reste étant réhabilité en terre. Les deux chiffres ne mesurent pas la même chose, et aucun ne s’approche des trois mille cinq cents kilomètres annoncés.

Ce que l’audit peut réellement établir

Reste que la comptabilité fine, celle qui distingue le promis, l’engagé, le décaissé et le livré, n’a jamais été faite de bout en bout. C’est le vrai mandat de l’audit. En juillet 2024, le Fonds monétaire international résumait la carence en une formule : « Les services du FMI ne savent pas comment les projets ont été sélectionnés ni si leur exécution a été conforme aux projections de coûts. » Établir la chaîne de décision et la conformité des coûts serait déjà un résultat considérable.

Le second terrain est celui de la surfacturation. L’ODEP a calculé que l’hôpital du Cinquantenaire aurait été facturé cent quatorze millions de dollars contre quatorze virgule huit millions prévus au contrat. Le CREFDL, de son côté, estime que quarante ouvrages livrés l’ont été pour huit cent vingt-quatre virgule cinq millions de dollars de trop. Ces montants restent des allégations, et c’est précisément ce qu’un audit contradictoire, pièces en main, peut transformer en constat ou en démenti.

Car la contestation est frontale, et elle doit figurer au dossier. L’ambassade de Chine à Kinshasa a jugé le rapport de l’Inspection générale des finances « plein de préjugés », affirmant qu’il « ne correspond pas à la réalité » et que le contrat chinois demeure « un bel exemple de partenariat gagnant-gagnant ». Le directeur général de l’Agence congolaise des grands travaux, Nico Nzau, a été plus net encore : « Il n’y a pas eu de surfacturation dans les travaux des infrastructures. » Un audit n’est pas une condamnation, et une exonération fiscale, fût-elle massive, n’est pas un détournement. La différence entre les deux est tout l’objet de l’exercice engagé en mars.

Ce qui restera hors de portée

Certaines choses, pourtant, échapperont à l’audit le mieux mené, et il faut le dire avant d’en attendre des miracles. La première est le référentiel lui-même. Les trente et un hôpitaux, les cent quarante-cinq centres de santé et les cinq mille logements proviennent d’annexes qui n’ont jamais été rendues publiques. Ce sont des engagements annoncés, pas un cahier des charges certifié ligne à ligne. Auditer l’exécution d’un contrat dont le contenu exact reste confidentiel revient à corriger une copie sans disposer du sujet.

La deuxième limite tient à la nature des chiffres qui circulent. Quand le CNPAV évalue à quatre ou six milliards de dollars les pertes du pays sur quinze ans, dont un milliard et demi d’infrastructures manquantes ou de mauvaise qualité, il produit une estimation de modèle, un calcul de ce qui aurait pu être. C’est un ordre de grandeur utile au débat public, ce n’est pas une perte comptable constatée qu’un auditeur pourra pointer dans un grand livre. De même, les sous-déclarations de revenus relevées par la Cour des comptes en juin 2025 sont un constat sectoriel, qui vise plusieurs miniers et ne saurait être imputé à la seule Sicomines.

La troisième limite est structurelle. La renégociation de 2024 n’a pas touché à l’essentiel : le capital reste détenu à soixante-huit pour cent par le consortium chinois, contre trente-deux pour cent pour la partie congolaise, répartis entre Gécamines et SIMCO. La tentative de relever la part congolaise a échoué. Aucun audit ne rééquilibre un tour de table. Il peut établir un préjudice, il ne récrit pas un contrat.

Auditer le passé en signant l’avenir

L’ironie du calendrier est là. Pendant que l’audit remonte seize années, l’avenant 5, signé le 14 mars 2024 à Kinshasa sous le président Félix Tshisekedi, engage le pays jusqu’en 2040. Il porte l’enveloppe d’infrastructures de trois virgule deux à sept milliards de dollars, instaure une redevance minière de un virgule deux pour cent du chiffre d’affaires, et fait entrer la RDC à hauteur de quarante pour cent au capital du barrage de Busanga. Le ministre des Infrastructures Alexis Gisaro chiffrait alors ce que cette hausse représentait : « plus ou moins 5 000 km de routes ».

Le dispositif financier de cet avenant mérite attention. Les trois cent vingt-quatre millions de dollars de dons annuels prévus de 2024 à 2040 sont indexés sur le cours du cuivre : ils tombent à zéro si le métal descend à cinq mille deux cents dollars la tonne, et n’augmentent que de trente pour cent s’il grimpe à douze mille. Le CNPAV y voit un montant plafonné où le Congo encaisse la baisse sans profiter de la hausse, et chiffre à quatre cent douze virgule six millions de dollars le manque à gagner constaté après l’avenant, en avril 2026. La formule qu’il emploie est sévère : selon lui, « il ne s’agit pas d’un partenariat déséquilibré, mais d’un transfert unilatéral de richesse, orchestré sous couvert d’un accord bilatéral ».

Sur le terrain, l’avenant patine déjà. En juillet 2026, les chantiers qu’il finance, les rocades de Kinshasa, l’hôpital de Kikwit, la route nationale 1 entre Mbuji-Mayi et Nguba, étaient freinés par un blocage douanier à Matadi, où quelque mille quatre cent soixante-dix-sept tonnes de matériel et mille six cent cinquante tonnes de bitume attendaient depuis janvier. Le pays audite ce qui n’a pas été construit hier, tandis que ce qui doit l’être demain dort dans un port.

L’audit lancé en mars est présenté comme celui de la dernière chance. Il n’en sera une qu’à une condition, et elle ne dépend ni des cabinets ni de Pékin. Il faudra que ses conclusions soient publiées, intégralement, avec les annexes du contrat qu’elles auront servi à vérifier. Faute de quoi le pays aura ajouté un rapport supplémentaire à une pile déjà haute, sur un contrat que ses citoyens, dix-huit ans après, n’ont toujours pas le droit de lire.

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B
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