Vital Kamerhe, la double chute
Le 11 mai 2020, le pays a regardé le directeur de cabinet de son président répondre à un juge dans la cour de la prison de Makala. Six semaines plus tard, le juge était mort et Vital Kamerhe condamné à vingt ans de travaux forcés. Deux ans après, il était acquitté, et aucun tribunal n'a jamais dit où étaient passés les 48 831 148 dollars.
Le 11 mai 2020, la République démocratique du Congo a regardé le directeur de cabinet de son président s’asseoir sur le banc des prévenus. Pas au palais de justice : dans la cour de la prison centrale de Makala, en chambre foraine, masques sur les visages, au plus dur du Covid. Cinq médias avaient reçu l’autorisation de retransmettre les audiences en direct. De Kinshasa à Bukavu, le pays a suivi ça comme on suit un feuilleton, et le feuilleton disait une chose simple, inédite : l’homme qui ouvrait et fermait les portes du Palais de la Nation répondait désormais à un juge, dans une prison.
Quinze mois plus tôt, Vital Kamerhe n’était pas un collaborateur parmi d’autres. Il était la clé. Le président de l’Union pour la nation congolaise s’était désisté à la fin de la campagne de 2018 en faveur de Félix Tshisekedi, et de cet accord était née l’alliance CACH qui avait porté le nouveau président au sommet de l’État. Kamerhe en avait pris le poste le plus lourd : directeur de cabinet. Celui qui signe. Celui par qui les promesses de campagne deviennent des dossiers administratifs, des marchés publics, des ordres de paiement.
Ce n’était pas sa première vie au sommet, ni sa première chute. Onze ans plus tôt, il présidait l’Assemblée nationale. Le 21 janvier 2009, sur Radio Okapi, il avait dit ne pas avoir été informé du lancement des opérations militaires conjointes entre l’armée congolaise et l’armée rwandaise dans le Nord-Kivu. Le président du Parlement congolais apprenait par la presse que des soldats rwandais étaient entrés dans son pays. Son propre parti, le PPRD, lui avait écrit de démissionner sans délai. Il avait tenu, selon son décompte, cinquante-huit jours, puis il était venu tomber le 25 mars 2009 devant quatre cent quatre députés, en leur demandant d’accepter sa démission « sans débat ni vote ». Retenez la formule. Elle resservira.
Le programme

Le programme des 100 jours devait être la preuve que l’alternance produisait vite. Des routes, des sauts-de-mouton, et surtout mille cinq cents maisons préfabriquées pour des militaires et des policiers. Le gouvernement n’était pas encore formé. La Présidence a donc piloté elle-même, en court-circuitant l’exécutif sortant, et l’argent n’est pas sorti du budget : il est sorti des réserves de change de la Banque centrale du Congo. À la barre, le 25 mai, Kamerhe l’a dit sans détour : « Ce n’est pas moi qui ai choisi Samibo. C’était plutôt l’ancien ministre du Développement rural, Bitakwira. On a eu au moins 10 réunions du comité de supervision à la présidence de la République et c’est le dircab qui présidait toutes ces réunions au nom du président de la République. »
Samibo, c’est la société de Samih Jammal, homme d’affaires libanais, coprévenu, assis à côté de lui. Ce jour-là, Jammal a lâché sa propre ligne de défense : « On m’accuse d’avoir volé 57.000.700$ reçus par voie bancaire. Je n’ai rien volé. » Sa défense expliquait que des containers de maisons attendaient à Dar es Salam, faute de paiement. Il demandait aux juges de descendre voir au camp Tshatshi.
Ce que les audiences ont exposé, ce n’est pas seulement un homme. C’est un circuit. Une facture adressée le 6 mars non pas à l’autorité contractante mais à la Présidence de la République. Une vignette de paiement de 14 millions de dollars imputée le 15 mars au ministère de l’Urbanisme et Habitat, payée le jour même par la Banque centrale, sur un compte à la Rawbank au lieu d’Ecobank, sans contrat ni avenant. Les 18 et 19 mars, le compte est vidé. Devant le tribunal, l’avocat de l’État congolais, Me Coco Kayudi, a posé la phrase qui restera : « Les chèques sont établis au nom des enfants Jammal. »
Trente-sept millions de dollars seraient sortis en liquide, dans un pays où les banques plafonnent le retrait cash à dix mille dollars.
À l’audition, les témoins de la Présidence n’ont pas ménagé le dircab. Marcellin Bilomba, conseiller principal du chef de l’État à l’économie et aux finances, a démonté l’édifice : « il n’y a jamais eu de vraie coordination du programme, c’était une coordination de façade. Cette coordination n’a pas fait de budget, n’a pas choisi entre plusieurs prestataires. » Justin Bitakwira, l’ancien ministre du Développement rural, a été plus brutal encore : le directeur de cabinet, a-t-il dit, « a paralysé notre gouvernement, nous étions de simples spectateurs ».
Kamerhe, lui, a retourné l’accusation contre la maison entière. Le 3 juin, à la barre, il a posé la question que personne à Kinshasa n’a oubliée : « Si mes ordres étaient illégaux, alors pourquoi personne n’a dit non ? Pourquoi personne n’a démissionné à la Banque centrale, au ministère des Finances, au ministère du Budget, à la Présidence ? »
Personne n’a répondu. Le juge qui l’écoutait, lui, n’a plus jamais posé de question.
Le juge

Raphaël Yanyi Ovungu, président du tribunal de grande instance de Kinshasa/Gombe, 55 ans, dirigeait ce procès sous escorte policière permanente. Le 25 mai, il interroge Kamerhe et Jammal sur la validité des marchés et fixe l’audience suivante au 3 juin. Dans la nuit du mardi 26 au mercredi 27 mai 2020, il meurt.
La première version tient en une ligne. Radio Okapi rapporte le 27 mai un arrêt cardiaque, et cite ses proches : le juge traînait des malaises anciens et se rendait régulièrement à l’étranger pour des contrôles. Un homme fatigué, un cœur qui lâche, un procès qui reprendra.
Le même jour, pourtant, le parquet ne se contente pas de cette ligne. L’officier du ministère public Émile Ndjale requiert un médecin légiste pour « examiner le corps du feu Raphaël Yanyi Ovungu conservé actuellement à la morgue de l’hôpital général militaire du camp Kokolo et nous déterminer les causes de son décès », et il exige que le corps ne soit pas « manipulé par des mains inexpertes ». Dès le premier jour, l’État redoute qu’on touche au cadavre.
L’autopsie est menée par un légiste congolais et un confrère mis à disposition par la MONUSCO. Le 16 juin, le ministre de la Justice Célestin Tunda ya Kasende rend les conclusions publiques : « Il en ressort que le juge Yanyi Ovungu est mort décédé de suite d’une hémorragie intracrânienne résultant d’un traumatisme cranio-encéphalique. L’autopsie a révélé l’existence des substances toxiques à dose non létale dans le corps du défunt. »
Traduction : le juge du plus grand procès anticorruption de l’histoire du pays a été tué. Frappé à la tête. Avec, dans le corps, du poison en quantité insuffisante pour le tuer. Une enquête est ouverte, le gouvernement demande aux magistrats de « ne pas céder aux intimidations d’où qu’elles viennent ». La famille conteste l’autopsie et réclame une enquête indépendante.
Six ans plus tard, aucune conclusion publique n’est venue. On ne sait ni où ni quand il a été frappé, alors qu’il était gardé jour et nuit. On ne sait pas qui l’a fait. Le dossier reste ouvert comme une porte sur une pièce vide.
Le procès, lui, a repris le 3 juin, avec un autre juge.
Les chiffres, puis rien
Le 20 juin 2020, c’est Pierrot Bankenge Mvita qui lit le verdict. Vingt ans de travaux forcés pour Vital Kamerhe et Samih Jammal, pour un détournement chiffré au dispositif à 48 831 148 dollars. Deux ans pour Jeannot Muhima, du service import-export de la Présidence, sur un volet de 1 154 800 dollars. Le ministère public avait requis vingt ans. La partie civile réclamait 147 millions. Ida Sawyer, de Human Rights Watch, note ce détail que les caméras ont capté : « Le moment était exceptionnel, jamais vu dans l’histoire de la République démocratique du Congo et pourtant, pendant que le juge rendait son verdict le 20 juin, Vital Kamerhe a eu un sourire moqueur. »
Il souriait peut-être parce qu’il connaissait la suite.
Le 23 août 2020, après cent trente-sept jours à Makala, il quitte la prison pour raisons sanitaires et purge sa peine à la clinique Nganda. Le 15 juin 2021, la Cour d’appel ramène les vingt ans à treize, et le décharge du blanchiment. Le 6 décembre 2021, la Cour de cassation lui accorde une liberté provisoire pour raisons de santé, qui lui permet de partir en France. Le 11 avril 2022, la même Cour de cassation casse l’arrêt d’appel : la juridiction avait continué à juger alors qu’il avait récusé sa composition, et l’avait cité par simple notification de date d’audience. Violation de l’article 104 du code de procédure pénale, violation de l’article 19 de la Constitution. Renvoi devant une Cour d’appel autrement composée.
Le 23 juin 2022, elle acquitte. Deux ans, deux mois et quinze jours après l’arrestation du 8 avril 2020. Son avocat, Me Hugues Pulusi Eka, résume l’arrêt : « Je confirme que notre client M. Kamerhe a été acquitté par la cour d’appel de Kinshasa-Gombe. Les infractions de détournements ont été déclarées non établies en fait comme en droit par ladite cour. »
Le pays avait suivi la condamnation en direct à la télévision. L’acquittement, lui, n’a pas eu de caméras. L’audience prévue le lendemain s’est transformée en une communication de l’arrêt aux parties, sans extrait de rôle. Radio Okapi a tenté en vain de joindre les avocats de la partie civile, et c’est le greffe pénal qui a fini par confirmer, après quelques tâtonnements. Le plus grand procès anticorruption jamais tenu au Congo s’est terminé par un arrêt qu’il a fallu arracher à un guichet.
L’État congolais, qui réclamait 147 millions de dollars, n’est pas allé en cassation.
Le même fauteuil, une seconde fois

Le retour a été rapide. Vice-Premier ministre chargé de l’Économie nationale en mars 2023. Puis, le 19 mai 2024 vers 4h30 du matin, des hommes armés en tenue militaire attaquent sa résidence de la Gombe pendant la tentative de coup d’État de Christian Malanga. Une heure d’affrontements, trois morts, dont deux policiers de sa garde. À 06h24, l’ambassadeur du Japon à Kinshasa, Hidetoshi Ogawa, écrit encore : « Le vice-Premier ministre lui-même n’a pas été touché, mais il y reste encore des tirs de fusils d’après des habitants au quartier à 06h24. »
Trois jours après, le 22 mai 2024, il est élu président de l’Assemblée nationale par 371 voix sur 407 votants. Quinze ans après en avoir été chassé, il se rassoit dans le fauteuil de 2009. Il y restera seize mois.
Le 15 septembre 2025, cinq pétitions sont déposées contre cinq des sept membres du bureau de l’Assemblée. Celle qui le vise porte 262 signatures. Les griefs ne parlent plus ni du Rwanda ni de la Constitution : gestion opaque des fonds parlementaires, entraves au contrôle parlementaire, dix mois d’arriérés sur les frais de fonctionnement et la couverture médicale des élus. Une commission spéciale de vingt-deux membres est constituée, présidée par le député Peter Kazadi. Les pétitionnaires sortent de l’Union sacrée, la coalition du président, celle-là même qui l’avait porté au perchoir seize mois plus tôt. L’UNC crie au montage. Rien ne sera jamais tranché.
Le même 15 septembre, il fait ce qu’il n’avait pas fait en 2009. Aux députés heurtés par sa conduite ou ses propos, il déclare : « Qu’ils daignent bien accepter l’expression de mes regrets les plus sincères et j’implore leur pardon. » Le 21, le secrétaire général de l’UNC, Billy Kambale, promet la bataille : « Nous irons jusqu’au bout et nous faisons confiance aux élus légitimes du peuple. » Vingt-quatre heures plus tard, il n’y a plus de bataille : le 22 septembre au soir, Vital Kamerhe dépose sa démission devant la conférence des présidents, une antichambre, pendant que la plénière qui devait examiner le rapport est encore attendue. « J’ai décidé devant 110 millions de Congolais que ma petite personne ne doit pas bloquer une grande institution », explique-t-il. Sur les griefs, rien. Pas une réponse, pas un chiffre opposé aux 262 signatures.
C’est la double chute. Le même siège, perdu deux fois, à seize ans d’écart, et deux fois le même geste : partir avant que quiconque ait voté. En 2009, il était tombé pour avoir dit vrai sur des soldats étrangers, il avait tenu cinquante-huit jours, il s’était défendu ligne à ligne sur l’article 213 et il avait exigé de tomber devant les quatre cent quatre députés qui l’avaient élu. En 2025, il tient sept jours, implore le pardon, ne plaide sur rien et sort par une porte de côté. La première chute avait un objet. La seconde, il ne l’a pas défendu.
Ce qui reste
Un homme passé du bureau le plus proche du chef de l’État aux cellules de Makala, puis au perchoir, puis dehors, et que la justice a blanchi. Quarante-huit millions de dollars sortis de la Banque centrale sans qu’aucun tribunal ne dise, à la fin, où ils sont allés. Des maisons préfabriquées dont on n’a jamais fait le compte. Deux présidences de l’Assemblée nationale perdues sans qu’un seul vote ait eu lieu, ni en 2009 ni en 2025, et deux séries de griefs dont aucune n’a jamais été examinée jusqu’au bout. Et un juge de 55 ans, mort avec du poison dans le sang et le crâne enfoncé, quelque part entre son bureau et sa maison, un soir de mai 2020, dont personne, six ans après, n’a jamais eu à répondre.
Repères factuels
- 25 mars 2009 : première chute. Il démissionne de la présidence de l’Assemblée nationale devant 404 députés, « sans débat ni vote », après une lettre du PPRD, pour avoir déclaré le 21 janvier 2009 sur Radio Okapi ne pas avoir été informé de l’entrée des troupes rwandaises au Nord-Kivu.
- 8 avril 2020 : incarcéré à la prison centrale de Makala. 11 mai 2020 : ouverture du procès des 100 jours, en chambre foraine, retransmis en direct.
- Nuit du 26 au 27 mai 2020 : mort du juge Raphaël Yanyi Ovungu. Le 16 juin, l’autopsie conclut à une hémorragie intracrânienne consécutive à un traumatisme cranio-encéphalique, avec substances toxiques. Une enquête pour meurtre est ouverte ; aucune conclusion publique n’a suivi.
- 20 juin 2020 : 20 ans de travaux forcés pour un détournement chiffré à 48 831 148 dollars. 15 juin 2021 : 13 ans en appel. 11 avril 2022 : cassation. 23 juin 2022 : acquittement, les infractions étant déclarées non établies.
- Mars 2023 : vice-Premier ministre de l’Économie. 22 mai 2024 : élu président de l’Assemblée nationale par 371 voix sur 407, quinze ans après son premier départ.
- 15 septembre 2025 : cinq pétitions visent cinq des sept membres du bureau ; celle contre Kamerhe porte 262 signatures. Commission spéciale de 22 membres présidée par Peter Kazadi.
- 22 septembre 2025 : deuxième chute. Il démissionne devant la conférence des présidents avant tout vote. Aucun grief n’a été tranché.
Sources principales
Radio Okapi, 25 mars 2009 (discours de démission intégral) ; Radio Okapi, 25 et 27 mai 2020 ; Radio Okapi, 11, 16 et 20 juin 2020 ; Radio Okapi, 17 juin 2021 ; Radio Okapi, 23 juin 2022 ; Radio Okapi, 19 et 22 mai 2024 ; Radio Okapi, 15, 22 et 23 septembre 2025 ; Actualité.cd, 19 et 21 septembre 2025 ; Human Rights Watch, 23 juin 2020.