Kigali défie Trump : l’accord de Washington à l’épreuve de la mi-juillet
Marco Rubio avait promis le retrait des troupes rwandaises de l'est de la RDC pour la mi-juillet. À l'approche de l'échéance, Kigali répond par un refus. L'accord de paix parrainé par Washington entre dans sa zone de turbulence.

Kigali défie Trump : l’accord de Washington à l’épreuve de la mi-juillet
AFP
NEW YORK. Le 26 juin, dans la salle du Conseil de sécurité des Nations unies, Massad Boulos n’a pas ménagé ceux qu’il était venu ménager. Conseiller principal de Donald Trump pour l’Afrique, artisan américain de l’accord de paix entre la République démocratique du Congo et le Rwanda, il s’est présenté la veille du premier anniversaire de ce texte pour dresser un constat d’échec partagé. « En dépit des progrès, les partis continuent à ne pas honorer leurs obligations », a-t-il déclaré, avant d’avertir : « Toute inaction, toute obstruction supplémentaire de la part des partis se soldera par des mesures de riposte supplémentaire. »
Trois semaines plus tôt, le secrétaire d’État Marco Rubio avait fixé un cap devant les élus américains. Il espérait, avait-il dit, que « le retrait des troupes rwandaises de la région sera effectif d’ici le milieu du mois prochain », soit la mi-juillet. À l’approche de cette date, Kigali a répondu. Non par un retrait, mais par un refus.
Rembobinons. L’accord dit de Washington a été scellé en deux temps. Un texte technique d’abord, signé le 27 juin 2025 par les chefs de la diplomatie congolaise et rwandaise sous l’égide de M. Rubio. Une cérémonie solennelle ensuite, le 4 décembre 2025, réunissant à Washington le président Félix Tshisekedi et son homologue rwandais Paul Kagame, sous le regard de Donald Trump, qui salua un texte « historique ». Le calendrier était net sur le papier : retrait des forces rwandaises et cadre d’intégration économique régionale dans les quatre-vingt-dix jours, mécanisme conjoint de coordination sécuritaire dans les trente. Un an plus tard, rien de cela ne s’est vérifié sur le terrain.
Le refus assumé de Kigali
Paul Kagame n’a jamais dissimulé sa ligne. Interrogé au printemps par Jeune Afrique, il a refusé de lever ce qu’il appelle ses « mesures défensives », déploiements compris, tant que les rebelles hutu des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) ne sont pas neutralisés. « Si je dois choisir entre une menace existentielle et des sanctions, je choisirai d’affronter la menace », a-t-il posé. Le propos vaut aveu d’un calcul : Kigali préfère l’étau américain à la levée de ce qu’il nomme ses « mesures défensives ».
Fin juin, son ministre des Affaires étrangères Olivier Nduhungirehe a durci le ton. Il a affirmé qu’« il n’y a pas d’échéance » de mi-juillet, a jugé l’accord déséquilibré et dénoncé des sanctions américaines qu’il tient pour injustes, unilatérales et contre-productives. En quelques phrases, l’échéance présentée par Washington comme un jalon s’est muée en objet de contestation ouverte.
L’arsenal américain, et ses limites
Pour tenir sa promesse, Washington ne dispose que d’un jeu de leviers connus. D’abord les sanctions, déjà à l’œuvre. Le 2 mars, le Trésor américain avait visé l’armée rwandaise et quatre de ses commandants. Le 25 juin, il a frappé un réseau minier : la raffinerie Gasabo Gold et trois sociétés que les États-Unis accusent d’écouler l’or sorti illégalement de l’est congolais. Le deuxième levier tient précisément à ces ressources. Le volet économique de l’accord, censé arrimer la RDC, le Rwanda et des investisseurs américains autour des minerais critiques, demeure suspendu au volet sécuritaire. Washington peut geler cette manne pour forcer la main.
Chacun de ces leviers a ses bornes. Les sanctions n’ont pas fait plier un homme qui en a fait une posture. Devant le forum Africa CEO, à Kigali, en mai, Paul Kagame avait prévenu qu’il ne capitulerait pas. Le levier minier suppose, lui, que l’administration Trump renonce, au moins un temps, à ce qui faisait pour elle l’attrait de l’accord : l’accès aux ressources d’une région stratégique pour les minerais critiques. Quant à la pression onusienne, elle se heurte aux vetos et aux intérêts croisés des grandes puissances. Le levier existe, son maniement est coûteux.
Un accord qui vacille
L’idée d’un accord en train de s’effondrer, défendue notamment par la revue Foreign Affairs, mérite d’être pesée plutôt que proclamée. Les faits, eux, sont têtus. La mise en œuvre est bloquée. L’échéance est publiquement contestée. Les combats n’ont pas cessé, comme l’ont montré l’offensive du M23 sur Uvira en décembre, dernière grande ville du Sud-Kivu tombée malgré l’accord, et les affrontements signalés depuis dans les Kivus.
La symétrie compte aussi. Massad Boulos n’a pas seulement visé Kigali. Il a rappelé que Kinshasa n’a pas davantage rempli son obligation de neutraliser les FDLR, l’argument même que le Rwanda brandit pour justifier ses mesures dans la zone frontalière. Reconnaître ce manquement congolais n’affaiblit pas la cause de Kinshasa : il la crédibilise. Un plaidoyer qui admet ses propres angles morts pèse plus lourd qu’un réquisitoire à sens unique.
Kinshasa, l’arme du calendrier
Côté congolais, la défiance rwandaise conforte une conviction ancienne. « La République démocratique du Congo est suffisamment outillée pour assurer la sécurité de ses propres populations », avait plaidé en avril le représentant permanent à l’ONU, Zénon Mukongo Ngay, en réfutant l’argument des FDLR. Le président Tshisekedi, lui, avait résumé son scepticisme d’une formule restée célèbre : « Seul Dieu sait quand les troupes rwandaises quitteront le pays. »
Depuis le 1er juillet, Kinshasa dispose pourtant d’un porte-voix inattendu. La RDC assure la présidence tournante du Conseil de sécurité des Nations unies, la première depuis plus de trente ans. Si la mi-juillet passe sans retrait vérifiable, c’est de ce fauteuil que la diplomatie congolaise pourra transformer l’échéance manquée en épreuve de force, en réclamant le durcissement que Boulos a lui-même agité. L’arme n’est pas militaire, elle est procédurale, et elle tombe à point nommé.
Reste la question que personne, à Washington, n’a tranchée à voix haute. La mi-juillet approche comme un test. Non celui de la bonne foi rwandaise, que Kigali a déjà réglée par la négative, mais celui de la volonté américaine. Donald Trump a mis son crédit dans cet accord, et son nom sur la photo du 4 décembre. Il faudra bientôt mesurer ce que pèse une signature quand celui qu’elle engage a décidé de ne pas bouger.
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