Économie Le marché informel
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Série Congo 66 Partie 1 sur 1
Épisodes
Partie 1 — Économie

Le marché informel

Il existe au Congo une expression que tout le monde connaît : l'article 15, débrouillez-vous. L'économie informelle est la véritable économie du pays.

La Rédaction 30 juin 2026
La Rédaction
Kinshasa - 30 JUIN 2026 - 22:01 WAT · 4 min de lecture

Il existe au Congo une expression que tout le monde connaît et qu’aucune loi ne contient : l’article 15. On dit qu’il signifie débrouillez-vous, et qu’il serait, par dérision, le seul article réellement appliqué dans le pays. Derrière cette boutade se cache une vérité immense. L’essentiel de la vie économique congolaise ne se passe pas dans les entreprises formelles, les usines ou les bureaux, mais dans la débrouille quotidienne de millions de personnes qui inventent, chaque matin, le moyen de gagner de quoi manger. C’est l’économie informelle, et c’est la véritable économie du pays.

Il suffit de marcher dans une ville congolaise pour la voir. Des vendeuses installées au bord des rues, des changeurs de monnaie, des transporteurs, des réparateurs de tout, des revendeurs de carburant, de crédit téléphonique, de pièces détachées. Une activité bouillonnante, ingénieuse, infatigable, qui occupe la grande majorité de la population active. Là où l’État n’a pas créé d’emplois, où les grandes entreprises ne recrutent pas, les Congolais se sont créé du travail eux-mêmes, à la force du poignet et de l’imagination. Cette économie de la survie est aussi une économie de la créativité.

Cette débrouille n’est pas un choix, c’est une nécessité née de l’effondrement. Quand l’État zaïrois s’est délité, quand les salaires ne tombaient plus, quand les services publics ont disparu, les Congolais n’ont pas attendu qu’on les sauve. Ils se sont organisés, ont monté des activités, ont tissé des réseaux de solidarité et d’échange. L’économie informelle a littéralement maintenu le pays en vie pendant les pires décennies, quand l’économie officielle s’écroulait. Elle est la preuve d’une résilience extraordinaire, la capacité d’un peuple à ne pas se laisser couler.

Mais il ne faut pas idéaliser cette débrouille, car elle a un coût. L’informel, c’est aussi l’absence de protection, de droits, de retraite, de sécurité. C’est travailler sans filet, à la merci d’une maladie, d’une saisie, d’un mauvais jour. C’est une économie de petites marges, où l’on gagne juste assez pour survivre jusqu’au lendemain, sans pouvoir épargner ni investir ni se projeter. Et pour l’État, c’est un manque à gagner considérable, des millions d’activités qui échappent à l’impôt, ce qui prive le pays des ressources dont il aurait besoin pour financer, justement, les services qui manquent. Le cercle est vicieux.

Cette économie raconte aussi un rapport particulier à l’État. Pour beaucoup de Congolais, l’administration n’est pas une protectrice mais un obstacle, parfois un prédateur, à contourner plus qu’à solliciter. La débrouille s’est construite contre l’État autant qu’à côté de lui. Réintégrer cette immense activité dans une économie qui protège ceux qui la font vivre est l’un des grands défis du pays, et il ne se résoudra pas par la contrainte, mais par la confiance et par des services qui donnent enfin envie d’entrer dans la règle commune.

Soixante-six ans après l’indépendance, le marché informel est le visage le plus vrai de l’économie congolaise, celui que les statistiques officielles peinent à saisir mais que tout le monde côtoie. Il dit la faillite de l’État à créer des emplois dignes, et il dit, en même temps, le génie d’un peuple qui refuse de mourir et qui invente sa survie. Donner à cette débrouille héroïque les protections et les perspectives qu’elle mérite, ce serait reconnaître ce que les Congolais ont accompli seuls, et leur offrir enfin autre chose que l’article 15. Ce serait, au fond, l’une des formes les plus concrètes du développement.

Cet article fait partie de « Congo 66 », la série de BETO consacrée aux histoires qui racontent la RDC depuis l’indépendance. Politique, économie, culture, société : BETO revient sur les récits, les ruptures et les héritages qui continuent de façonner le pays.

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B
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