Les creuseurs artisanaux
Au pied des grandes mines du Katanga, il y a un autre monde minier, à mains nues : celui des creuseurs artisanaux, les oubliés du miracle minier.
Au pied des grandes mines industrielles du Katanga, il y a un autre monde minier, à mains nues. Celui des creuseurs artisanaux, ces hommes, et parfois ces enfants, qui descendent dans des galeries creusées sans étais, qui lavent la terre dans des bassins, qui remontent à la surface des sacs de minerai au prix de leur santé et parfois de leur vie. Ils sont des centaines de milliers, peut-être davantage, et c’est en partie grâce à eux que le cobalt et le cuivre alimentent l’industrie mondiale. Ils sont les oubliés du miracle minier, ceux dont on ne parle pas dans les communiqués des grands groupes.
Le travail est d’une dureté extrême. Sans équipement, sans sécurité, les creuseurs s’exposent aux éboulements, aux gaz, aux maladies, à la poussière toxique. Des accidents surviennent régulièrement, dont certains ensevelissent des hommes au fond de puits de fortune. Les conditions de travail et de rémunération sont à la merci d’intermédiaires et de négociants qui fixent les prix et captent l’essentiel de la valeur. Pour le creuseur, le métal qu’il extrait à la sueur de son corps ne rapporte que de quoi survivre, pendant qu’il enrichit, tout au long de la chaîne, des acteurs bien plus puissants que lui.
La question du travail des enfants est l’une des plus graves et des plus documentées. Des rapports d’organisations internationales ont mis en lumière la présence d’enfants dans certaines zones d’extraction artisanale, suscitant une indignation mondiale et des engagements de la part des entreprises et des États. Ces faits, qu’il faut rapporter avec exactitude et sans généraliser à l’ensemble du secteur, posent une question éthique brutale : nos technologies propres reposent-elles, en partie, sur l’exploitation des plus vulnérables ? Le sujet est sensible, et il appelle rigueur et prudence, car il met en cause des intérêts considérables et touche à la dignité de populations entières.
Mais il serait injuste de ne voir dans les creuseurs que des victimes passives. Pour beaucoup, l’exploitation artisanale est aussi un choix de survie, parfois le seul revenu disponible dans des régions où l’industrie n’emploie pas et où l’État est absent. Interdire purement et simplement cette activité, sans alternative, reviendrait à priver des centaines de milliers de familles de leur unique gagne-pain. Le défi n’est donc pas de supprimer le secteur, mais de l’encadrer, de le sécuriser, de garantir des conditions dignes et des prix justes, à travers des coopératives, des normes, une traçabilité. C’est un travail difficile, mais c’est le seul qui respecte à la fois la dignité et les besoins des creuseurs.
Les creuseurs incarnent, à leur manière, toute l’histoire minière congolaise racontée dans cette série. La même richesse fabuleuse, le même pillage de la valeur, le même contraste entre l’opulence qu’elle génère ailleurs et la misère de ceux qui l’extraient. Du Katanga de l’Union minière aux galeries de fortune d’aujourd’hui, c’est la même question qui se pose, à des échelles différentes : à qui profite le sous-sol du Congo, et au prix de quelles vies ? Les creuseurs en sont la réponse la plus crue, la plus humaine, la plus dérangeante.
Soixante-six ans après l’indépendance, le sort des creuseurs artisanaux est l’un des grands tests moraux du pays et du monde. Pour le Congo, il s’agit de protéger ses propres citoyens, de faire respecter leur dignité, de transformer une activité de survie en travail décent. Pour le monde qui consomme ce cobalt, il s’agit d’assumer la responsabilité de toute la chaîne, jusqu’au fond du puits. Tant que des hommes et des enfants descendront à mains nues chercher le métal de nos batteries, la transition énergétique mondiale gardera une tache, et l’indépendance congolaise une dette envers ses propres fils.
Cet article fait partie de « Congo 66 », la série de BETO consacrée aux histoires qui racontent la RDC depuis l’indépendance. Politique, économie, culture, société : BETO revient sur les récits, les ruptures et les héritages qui continuent de façonner le pays.