Mobile money
Dans les années 2010, le téléphone a fait entrer la banque dans les poches de millions de Congolais qui n'avaient jamais franchi la porte d'une agence.
Pendant longtemps, au Congo, avoir un compte en banque était un privilège de citadin aisé. Les agences étaient rares, concentrées dans quelques villes, et la grande majorité des Congolais vivaient entièrement en dehors du système bancaire, manipulant uniquement des espèces, sans moyen sûr d’épargner, d’envoyer ou de recevoir de l’argent à distance. Puis, dans les années 2010, le téléphone a changé la donne. Avec le mobile money, le paiement par mobile, la banque est entrée dans les poches de millions de personnes qui n’avaient jamais franchi la porte d’une agence.
Le principe est d’une simplicité géniale. Pas besoin de compte bancaire, ni d’agence, ni de paperasse. Un téléphone, même modeste, et un réseau d’agents de proximité, souvent de petits commerçants, suffisent. On dépose de l’argent chez un agent, il apparaît sur le téléphone, on peut l’envoyer à un proche à l’autre bout du pays en quelques secondes, payer une facture, recevoir un salaire, mettre de côté. Ce qui demandait autrefois un voyage risqué avec des espèces, ou n’était tout simplement pas possible, devient un geste quotidien. La distance, ennemie historique du Congo, est vaincue une fois de plus par la technologie.
Les conséquences sont considérables, surtout pour les plus modestes. Le mobile money permet d’inclure dans l’économie des gens qui en étaient exclus, de sécuriser de petites sommes, de fluidifier le commerce informel, de faire circuler l’argent des villes vers les campagnes et de la diaspora vers les familles. Pour une vendeuse de marché, un transporteur, un étudiant, c’est un outil qui simplifie la vie et réduit les risques. L’inclusion financière, dont on parle dans les grandes conférences, prend ici un visage très concret, celui d’un paysan qui reçoit le paiement de sa récolte sur son téléphone.
Cette transformation n’est pas sans difficultés. Les frais de transaction peuvent peser, la fiabilité du réseau conditionne tout, et la sécurité des comptes, la protection contre les fraudes, restent des enjeux. La dépendance à des opérateurs privés, souvent les mêmes que ceux de la téléphonie, pose la question de la régulation et de la souveraineté. Et le mobile money, s’il inclut, ne suffit pas à transformer une économie de survie en économie de prospérité. C’est un outil puissant, mais un outil, pas une solution miracle.
Il reste que cette révolution discrète a fait, pour l’inclusion économique des Congolais, plus que bien des programmes officiels. Comme la téléphonie qui l’a précédée, le mobile money illustre une vérité congolaise : quand une technologie permet de contourner les blocages de l’État et des infrastructures, elle se diffuse à une vitesse stupéfiante, portée par l’appétit d’une population qui ne demande qu’à participer. Le Congo n’a pas attendu un système bancaire moderne, il en a inventé un autre, mobile, populaire, à sa mesure.
Soixante-six ans après l’indépendance, le mobile money montre une voie. Celle d’un développement qui part des besoins réels des gens et des outils qu’ils ont déjà en main, plutôt que des grands projets lointains. En faisant entrer des millions de Congolais dans l’économie de l’argent qui circule et se sécurise, il a accompli une forme de modernisation par le bas, qui ne remplace pas l’État mais qui montre ce que la population peut accomplir quand on lui en donne le moyen. C’est une promesse pour l’avenir, à condition que l’inclusion technique se double, un jour, d’une inclusion sociale et économique réelle.
Cet article fait partie de « Congo 66 », la série de BETO consacrée aux histoires qui racontent la RDC depuis l’indépendance. Politique, économie, culture, société : BETO revient sur les récits, les ruptures et les héritages qui continuent de façonner le pays.