Dans l’Est de la RDC: une épidémie, deux administrations sanitaires de part et d’autre du front
Dans l’Est de la RDC: une épidémie, deux administrations sanitaires de part et d’autre du front
AFP
Le virus, lui, ne connaît pas les lignes de front. L’épidémie d’Ebola qui ravage l’est de la RDC a beau avoir son épicentre en Ituri, zone sous contrôle gouvernemental, elle a aussi atteint des territoires tenus par l’AFC/M23. Et là, coupés de Kinshasa, les rebelles ont bâti leur propre riposte, adossée non pas à l’État congolais mais à leur principal soutien, le Rwanda. Une même maladie, deux administrations sanitaires qui s’ignorent, c’est le paradoxe que révèle une enquête de l’agence Reuters, fondée sur des documents du ministère de la Santé et plusieurs sources humanitaires.
La géographie de l’épidémie recoupe celle de la guerre. L’Ituri, avec près de neuf cas confirmés sur dix, reste aux mains des forces gouvernementales, autour de Bunia. Mais le virus a franchi la ligne, avec quelques cas confirmés en zone rebelle, un à Goma et trois dans la région de Bukavu, les deux capitales provinciales tombées début 2025. Ces chiffres restent modestes, mais dans une région où circulent déplacés, commerçants et combattants, la frontière sanitaire est aussi poreuse que le front militaire.
En zone rebelle, l’AFC/M23 a monté un dispositif parallèle. Le mouvement a mis en place une Task Force sanitaire, confiée à un épidémiologiste, le docteur Freddy Kaniki, installé un centre de traitement à Munigi, en périphérie de Goma, et imposé des mesures strictes, suspension des bus vers les zones gouvernementales, isolement des contacts, quarantaines obligatoires. Fin juin, le mouvement a même proclamé la fin de la première vague dans ses zones, après vingt et un jours sans nouveau cas. « Nous sommes prêts à collaborer avec tout le monde, sans aucune condition politique, afin de sauver des vies », déclarait le docteur Kaniki.
Le hic, c’est que Kinshasa refuse toute coordination directe avec la rébellion. Le ministre de la Santé, Roger Kamba, l’a dit, l’accès sanitaire aux zones tenues par le M23 passe par les mécanismes de médiation déjà dédiés à la crise, sans discussion directe. Ce qui traverse la ligne de front se limite au partage de données et à l’analyse des échantillons, envoyés au laboratoire de référence de Kinshasa. Les agences onusiennes jouent les intermédiaires, facilitant, selon le coordinateur humanitaire par intérim Damien Mama, une coordination minimale entre les deux camps pour fiabiliser les chiffres. Mais l’aéroport de Goma est fermé, le système bancaire à l’arrêt en zone rebelle, et ces blocages retardent l’acheminement des échantillons, des experts et du matériel.
C’est ici que le rôle du Rwanda devient central, et sensible. Privé de l’appui de Kinshasa, l’AFC/M23 s’est tourné vers Kigali. Selon les documents cités par Reuters, le Rwanda a déployé six spécialistes à Goma et fourni, via son centre biomédical et l’hôpital de Gisenyi, plusieurs dizaines de milliers de dollars de matériel, principalement des équipements de protection. « Les maladies infectieuses ne respectent pas les frontières », a justifié la porte-parole du gouvernement rwandais, Yolande Makolo, évoquant un appui à la surveillance et à la riposte régionales. Kigali soutient ainsi une riposte de l’autre côté d’une frontière qu’il est accusé, par l’ONU et l’Occident, d’avoir aidé à franchir militairement, ce qu’il dément.
Sur le terrain, les pénuries se répondent d’un camp à l’autre. En zone rebelle, le laboratoire de Goma manquait à la mi-juin de kits pour tester, quand, du côté gouvernemental, les soignants de Bunia menaçaient de cesser le travail faute d’être payés depuis le début de l’épidémie. La misère de la riposte est partagée, mais son commandement, lui, est divisé en deux.
Cette double administration inquiète les spécialistes, car l’épidémie, elle, ne s’arrêtera pas à la ligne de contrôle. « L’AFC/M23 tient à démontrer sa capacité à fonctionner comme un État et à gérer une crise de santé publique mieux que le gouvernement congolais. Mais avec seulement quelques cas recensés, cela reste un test limité », relève Reagan Miviri, chercheur à l’institut Ebuteli. L’enjeu n’est pas que technique, il est politique, reconnaître la fin d’une épidémie dans une zone rebelle reviendrait aussi à valider une forme d’administration, ce que l’OMS se garde de faire. « Nous aimerions pouvoir dire que la situation se stabilise, mais, franchement, nous ne pouvons pas encore l’affirmer », résumait sa représentante en RDC, Anne Ancia.
Le précédent de la dixième épidémie, entre 2018 et 2020, hante les esprits. À l’époque déjà, l’insécurité et la défiance avaient prolongé la riposte près de deux ans et coûté la vie à des soignants. Cette fois, la maladie progresse plus vite encore, dans un paysage éclaté entre deux pouvoirs qui se combattent. Contre un virus qui ignore les tranchées, la vraie question n’est pas de savoir qui, de Kinshasa ou de Goma, gère le mieux la riposte, mais si les deux camps sauront, à travers la ligne de feu, coordonner l’unique chose qui compte, empêcher l’épidémie de leur échapper à tous.
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