Embouteillages, sirènes et plaques bâchées : pourquoi les interdictions échouent toujours en RDC
De 2019 au 6 juillet 2026, la RDC interdit sans cesse gyrophares, escortes et plaques bâchées, sans jamais y parvenir. Décryptage d'une impunité qui s'arrête là où commence le pouvoir, du brigadier Kabeya tué à la menace présidentielle sans effet.
Embouteillages, sirènes et plaques bâchées : pourquoi les interdictions échouent toujours en RDC
AFP
Le message est daté du 6 juillet 2026, mais il aurait pu être écrit en 2019, ou en 2021. En interdisant de nouveau aux civils gyrophares, sirènes, escortes et plaques bâchées, le vice-premier ministre de l’Intérieur, Jacquemain Shabani Lukoo, a ajouté une ligne à une longue liste d’ordres restés lettre morte. La question n’est plus de savoir ce que l’État interdit, mais pourquoi il n’y parvient jamais.
L’histoire récente ressemble à une boucle. En mars 2019, la police de Kinshasa interdit déjà de voiler les plaques d’immatriculation. En janvier 2021, le commissaire Sylvano Kasongo lance le contrôle des véhicules sans plaque ou équipés sans droit de gyrophares, quand la presse rappelle que son prédécesseur avait échoué sur le même dossier. En décembre 2025, un télégramme du même Shabani proscrit escortes et sirènes. En mai 2026, Félix Tshisekedi menace de limoger les ministres fautifs. Chaque annonce est ferme. Aucune ne tient.
La première faille est juridique. Le télégramme de décembre 2025 interdisait ces dispositifs « en attendant la promulgation d’un acte juridique définissant les personnalités qui ont droit à une escorte policière ou militaire ». Cet acte n’a jamais vu le jour. Faute de texte fixant qui a droit à quoi, chaque interdiction reste provisoire, contournable, suspendue à une exception à venir. On interdit un abus sans définir l’usage légitime, et le flou profite aux puissants.
Car ce sont eux, les contrevenants. Deux mois après le télégramme de décembre, un constat de terrain relevait que politiques, policiers, militaires, députés nationaux et provinciaux et responsables d’entreprises publiques continuaient de circuler sirène hurlante, sans la moindre inquiétude. Aucune sanction publique n’a été rendue connue. Pour le coordonnateur de la Nouvelle société civile congolaise, Jonas Tshiombela, l’enjeu dépasse le code de la route. « Durant ces années, ces abus ont mis en danger la population, perturbé la circulation et créé une rupture symbolique entre les dirigeants et les citoyens », soulignait-il, estimant que « restaurer l’autorité de l’État commence par la fin des privilèges indus ».
Un drame a montré jusqu’où va cette inversion. Le 30 mars 2025, le brigadier Kabeya Senda Fiston, agent de la circulation, est mort après avoir immobilisé un véhicule du cortège de la Première ministre Judith Suminwa pour une infraction. Sept policiers de l’unité affectée à la Primature ont été traduits devant le tribunal militaire de Kinshasa. Quand faire respecter la loi face à un cortège peut coûter la vie à celui qui la fait appliquer, la hiérarchie du pouvoir a pris le pas sur la hiérarchie des règles.
Le président lui-même l’a reconnu à demi-mot. « La prochaine fois que vous en avez, veuillez bien noter la plaque et, si vous avez même vu le visage du ministre ou de la ministre, n’hésitez pas à me donner son nom et il va quitter le gouvernement immédiatement », lançait Félix Tshisekedi le 6 mai. Deux mois plus tard, aucun limogeage lié à ces infractions n’a été annoncé. La menace, sans exécution, s’ajoute à la pile des mots sans effet.
Ailleurs, des États s’appliquent à eux-mêmes ce qu’ils exigent des autres. Au Zimbabwe, la police a lancé en 2024 une répression des cortèges privés et des gyrophares, en précisant que tout véhicule sans plaque, « y compris les véhicules de l’État », serait mis en fourrière. En RDC, l’ordre s’arrête précisément là où commence le pouvoir. Tant qu’un texte ne fixera pas les ayants droit et qu’une première sanction ne visera pas un puissant, le message du 6 juillet restera ce qu’ont été les précédents: une intention, pas une règle.
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