IA & Numérique 2 000 comptes signalés à TikTok sans réponse : ce que Kinshasa prépare pour les réseaux sociaux

2 000 comptes signalés à TikTok sans réponse : ce que Kinshasa prépare pour les réseaux sociaux

Le Conseil des ministres du 28 août a pris acte d'une note proposant une task force interministérielle sur les réseaux sociaux. Le CSAC avait signalé plus de 2 000 comptes à TikTok sans obtenir de blocage. Le Code du numérique de 2023 existe déjà, mais trois des quatre autorités qu'il prévoit n'ont jamais été créées.

Christian Bosembe, président du CSAC, lors de la 32e Journée mondiale de la liberté de la presse à Kinshasa
AFP

Rédaction Kinshasa
Kinshasa - 31 AOÛT 2026 - 11:59 WAT · 7 min de lecture

Le Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la communication a demandé à TikTok de bloquer plus de 2 000 comptes congolais. La plateforme n’a rien bloqué. Quinze jours plus tard, le Conseil des ministres du 28 août a pris acte d’une note du ministre de la Communication et Médias qui propose une task force interministérielle pour reprendre la question par le haut.

Ce que la note recommande

Le ministre a informé le Conseil des mesures de protection de l’espace informationnel congolais et de régulation des contenus abusifs sur les réseaux sociaux et plateformes numériques. Il a posé que la réponse de l’État devrait évoluer vers une stratégie globale de protection de l’intégrité de cet espace, en frappant au cœur du modèle économique de la nuisance : réseaux coordonnés, campagnes commanditées et amplification algorithmique.

Trois recommandations en découlent. La première est la mise en place d’une task force interministérielle, élargie aux services spécialisés et pilotée par le ministère de la Communication, chargée d’opérationnaliser un dispositif permanent de veille et d’orientation, et de définir le cadre de coopération, de transparence et de représentation légale des grandes plateformes en RDC.

La deuxième porte sur la prévention : une campagne nationale permanente, un mécanisme citoyen d’alerte strictement encadré, et l’intégration progressive de l’éducation aux médias dans les cursus scolaires.

La troisième prévoit un rapport technique et juridique déterminant les adaptations réglementaires et législatives nécessaires, avec le Code du numérique de 2023 comme socle des obligations applicables aux plateformes.

Le ministre a rappelé que ses attributions fondent son rôle d’initiative et de coordination, dans le respect des compétences du Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la communication, du ministère de la Justice, des ministères sectoriels et des services spécialisés. Le ministre d’État à la Justice l’a complété en faisant le point des poursuites engagées contre des compatriotes ayant mené des campagnes massives d’insultes.

Le mois d’août qui a précédé la note

Trois actes ont précédé cette séance, en deux semaines.

Le 13 août, le président du CSAC, Christian Bosembe, a rendu public l’échec de ses demandes à TikTok. « Nous allons faire le listing de toutes ces personnes qui utilisent TikTok avec pour objectif d’insulter. Nous avons demandé à TikTok de bloquer les comptes dont nous avons envoyé les noms, plus de 2.000 comptes, sans succès. Alors, la solution la plus importante est simplement la fermeture de TikTok en RDC », déclarait-il selon l’ACP.

Le 14 août, un communiqué du ministère de la Justice posait la qualification. « Ces actes délictueux, perpétrés de manière récurrente par certains utilisateurs des réseaux sociaux, notamment sur la plateforme TikTok, ne relèvent nullement de la liberté d’expression, mais constituent des infractions graves aux lois de la République. »

Le 17 août, le procureur général près la Cour de cassation, Firmin Mvonde, s’adressait aux responsables de la police judiciaire. « Vous vous saisirez d’office de ces infractions », leur disait-il, rapporte Radio Okapi.

Le 27 août, la veille du Conseil, le tribunal militaire de garnison de Kinshasa-Ngaliema condamnait la chanteuse Déborah Tshimpaka Mulanga à douze mois de servitude pénale avec un sursis de vingt-quatre mois, pour incitation des militaires à commettre des actes contraires à la loi et à la discipline des FARDC.

Le socle juridique existe déjà

Le Code du numérique n’est pas un texte à écrire. L’ordonnance-loi n° 23/010 du 13 mars 2023 compte 390 articles répartis en cinq livres, et sa section sur les contenus abusifs est en vigueur depuis plus de trois ans.

Elle punit d’un mois à deux ans de servitude pénale et d’une amende d’un à dix millions de francs congolais la diffusion par système informatique de contenus racistes, tribalistes ou xénophobes. Elle punit d’un à six mois l’initiation ou le relais d’une fausse information contre une personne via les réseaux sociaux. Elle prévoit dix à vingt ans pour la négation ou la justification de crimes internationaux, et permet d’interdire pendant cinq à dix ans l’accès au site ayant servi à commettre l’infraction.

Ce qui manque n’est pas la loi, mais son architecture. Le Code prévoit quatre autorités à son article 5. Trois n’ont jamais été créées, et leurs missions ont été transférées à l’Autorité de régulation de la poste et des télécommunications par un arrêté du 17 août 2024.

Une campagne de vulgarisation du même Code a été lancée le 6 août 2026 à Kinshasa, avec 2 000 jeunes volontaires mobilisés sur trente jours. Soit trois semaines avant que la note ne recommande une campagne nationale permanente. « Une loi ne produit pleinement ses effets que lorsqu’elle est connue, comprise et appliquée », déclarait alors le ministre de l’Économie numérique, Augustin Kibassa.

Le régulateur n’a pas les moyens de réguler

Le CSAC, que la note place au rang des compétences à respecter, a présenté son rapport annuel à l’Assemblée nationale le 27 mai 2026. Ses salaires sont payés à 30 %, avec plus de trente-quatre mois d’arriérés. La modernisation du Centre de monitoring des médias congolais y est décrite comme restée lettre morte, faute de budget.

C’est cet organe qui a produit quatre nouvelles directives en 2025, dont une sur la régulation des contenus sur les plateformes numériques, et qui adresse ses demandes de blocage à TikTok.

Ce que disent ceux qui seront régulés

Les organisations congolaises ne contestent pas le principe, elles interrogent le périmètre.

« Nous saluons toute l’initiative du ministère de la Justice visant à lutter contre les infractions dans le cyberspace. Cependant, nous insistons sur un point essentiel : la régulation ne doit pas devenir une restriction de la liberté d’expression », déclarait en mars Dady Michel Molongi, président de l’Association des influenceurs et créateurs de contenu national et diaspora, à Radio Okapi.

Le coordonnateur de Justicia ASBL, Thimote Mbuya, pointait au même moment le calendrier. « Il est suspect que, pendant que le pays s’apprête à aller vers des échéances électorales et que le débat politique est animé, le gouvernement rappelle des mesures qui pourraient restreindre drastiquement les libertés d’expression, d’opinion et, dans une certaine mesure, les libertés fondamentales reconnues aux citoyens. »

Le président de l’Association africaine de défense des droits de l’homme, Jean-Claude Katende, posait en mai une question sur l’égalité de traitement. « Qu’est-ce qu’on va faire de ceux qui, à longueur de journées, insultent les autorités religieuses, les membres de l’opposition ou d’autres citoyens sans que la justice ne bouge ? »

Le terrain sur lequel tout cela s’applique

La RDC comptait 34,7 millions d’internautes fin 2025, soit 30,5 % de sa population, et 64,7 millions de connexions mobiles actives.

Reporters sans frontières classe le pays au 130e rang sur 180 dans son édition 2026, avec un score de 42,16, contre le 133e rang un an plus tôt. L’organisation relève que le CSAC prend régulièrement des décisions entravant le droit à l’information. Journaliste en danger a recensé 2 670 violations de la liberté de la presse entre 1994 et 2025, et trente journalistes tués sur la même période, dont trois pour la seule année 2025.

Ce que Beto n’a pas pu vérifier

Le nombre exact de personnes interpellées, poursuivies ou condamnées depuis le communiqué du 14 août n’est pas donné : le ministère de la Justice parle de « plusieurs » interpellations, mandats d’amener et procès en flagrance, sans chiffre. La composition de la task force, son texte porteur, son calendrier et son budget ne sont pas établis. Le contenu du mécanisme citoyen d’alerte et la nature de son encadrement ne le sont pas davantage. TikTok, Meta et X n’ont pas de représentation légale connue en RDC, et aucune réponse publique de ces plateformes aux demandes congolaises n’a été retrouvée.

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B
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