Franc congolais : la BCC veut reprendre aux cambistes la main sur le dollar
En basculant la formation du taux sur les seules transactions entre banques, la Banque centrale retire aux bureaux de change leur influence sur le cours. Une réforme technique qui vise le cœur d'une économie où le dollar de la rue fait la loi.
Taux de change à Kinshasa. Le Franc a perdu la moitié de sa valeur depuis l'arrivée du Gouverneur Mutombo.
AFP
Le 21 mai, la Banque centrale du Congo (BCC) a lancé un logiciel. Derrière le nom technique, le module B-Match de la plateforme Bloomberg FXGO, se joue une bataille plus ancienne : celle du prix du dollar. Jusque-là, le cours indicatif du franc congolais se calculait à partir de trois sources, les opérations entre banques, les transactions avec la clientèle et l’activité des bureaux de change agréés. Le nouveau système n’en retient plus qu’une, les échanges interbancaires réellement conclus. D’un trait, la Banque centrale a retiré aux cambistes leur voix au chapitre.
« En ce jour historique, nous ne lançons pas seulement un outil de matching ; nous lançons un signal au monde : l’économie de la République démocratique du Congo est une économie en pleine mutation, en quête permanente de transparence et de crédibilité », a déclaré le gouverneur André Wameso Nkualoloki.
L’enjeu n’a rien d’abstrait. Dans un pays où l’essentiel des prix se lit en dollars, le taux affiché sur le tableau d’un cambiste, au coin d’une avenue, gouverne le quotidien. La Banque centrale reproche à ce marché manuel d’amplifier la spéculation. En s’appuyant désormais sur les seules transactions interbancaires, elle veut un cours qui reflète les conditions réelles du marché et limite les distorsions.
La plateforme, utilisée dans plus de 140 pays, permet aux banques de voir les prix avant de traiter, d’exécuter en temps réel et de garder l’historique des échanges. Elle donne surtout à la Banque centrale un poste d’observation : suivre en direct les ordres ouverts, les transactions exécutées et la liquidité disponible.
Les cambistes, eux, ne sont pas au bord de la faillite, mais au bord du cadre. Réunis dans la Corporation professionnelle des cambistes manuels du Congo, ils ont choisi l’accompagnement plutôt que la résistance. En octobre, alors que le dollar refluait entre 2 500 et 2 600 francs sur le marché parallèle, leur président appelait au calme. « Le nouveau taux de change a provoqué de la panique. Mais la situation va se stabiliser. La population a demandé une baisse du taux, et c’est ce qui se produit. Il faut encadrer cette amélioration pour bâtir une économie solide », déclarait Donat Lenghu.
L’épisode s’inscrit dans un dessein plus vaste. Le même gouverneur a annoncé le développement d’un marché secondaire des titres publics, une future législation sur les marchés boursiers et l’ouverture progressive de FXGO aux grands opérateurs économiques. C’est la même main qui prépare la Bourse de Kinshasa : formaliser, tracer, faire passer la finance congolaise du comptoir à l’écran.
Reste le pays réel. Le dollar en liquide circule dans chaque marché, chaque course de taxi, chaque salaire. Retirer les bureaux de change du calcul du cours ne les retire pas de la vie des Congolais, et la Banque centrale le sait : sa sortie annoncée du cash en devises se compte en années, pas en semaines. Entre le cours formé sur un écran et le billet échangé au coin de la rue, l’écart ne se referme pas d’un logiciel.