Pourquoi l’internet coûte si cher en RDC : le vrai prix du gigaoctet, et à qui il profite
En part de revenu, le gigaoctet congolais est parmi les plus chers du monde, alors que la data a rapporté 1,287 milliard de dollars aux opérateurs en 2025. Infrastructure, carburant, taxes et concurrence : les quatre raisons d'une facture qui exclut deux Congolais sur trois.
Pourquoi l’internet coûte si cher en RDC : le vrai prix du gigaoctet, et à qui il profite
AFP
Un Congolais qui achète un gigaoctet de données mobiles paie, en proportion de ce qu’il gagne, l’un des internets les plus chers de la planète. En Afrique subsaharienne, le prix médian d’un gigaoctet représente environ 3,3 % du revenu mensuel moyen par habitant, le ratio le plus élevé au monde. Pendant ce temps, la connexion est devenue le produit le plus rentable du secteur congolais des télécoms : sur 2,394 milliards de dollars de revenus enregistrés par les opérateurs en 2025, l’internet mobile en a généré à lui seul 1,287 milliard. Autrement dit, les Congolais paient cher un service qui rapporte beaucoup, dans un pays où seule une minorité est connectée. Voici pourquoi.
Le marché congolais de la data en chiffres
- 32,3 % de taux de pénétration de l’internet mobile : deux Congolais sur trois restent hors ligne.
- 2,394 milliards de dollars de revenus pour le secteur en 2025, dont 1,287 milliard pour le seul internet mobile.
- 53,8 % des revenus du marché proviennent désormais de la data, contre environ 14 % en 2016.
- Parts de marché data au quatrième trimestre 2025 : Airtel 43,02 %, Orange 28,44 %, Vodacom 24,63 %, Africell 3,91 %.
- 85 % des abonnés concentrés chez trois opérateurs, Vodacom revendiquant 21 millions de clients et Orange plus de 15 millions.
Un pays-continent sans colonne vertébrale numérique
La première explication tient à la géographie et au béton. La RDC est vaste comme l’Europe de l’Ouest, mais la donnée qui y circule doit d’abord arriver par la côte, via les câbles sous-marins qui touchent l’Atlantique, puis traverser des milliers de kilomètres pour atteindre Kisangani, Goma ou Lubumbashi. Chaque kilomètre de fibre terrestre manquant se paie en liaisons alternatives plus coûteuses, et le transport de la bande passante vers l’intérieur du pays reste l’un des postes les plus lourds de la facture. Là où un opérateur kényan ou marocain amortit son réseau sur un territoire compact et dense, l’opérateur congolais doit couvrir l’immensité avec des infrastructures incomplètes.
S’y ajoute une facture énergétique que peu de consommateurs imaginent. Dans un pays où l’accès à l’électricité reste minoritaire et les coupures fréquentes, une part importante des antennes fonctionne au groupe électrogène, avec le carburant, la logistique et le gardiennage que cela suppose. Ce coût d’exploitation, invisible pour l’abonné, se retrouve pourtant dans le prix du forfait. Le prix du gigaoctet congolais est ainsi, en partie, un prix du gasoil.
Ce que l’abonné paie, en francs et en heures de travail
Les grilles publiées par les opérateurs donnent la mesure du problème. Chez l’un des principaux réseaux, un forfait mensuel de dix gigaoctets est affiché autour de 25 dollars, soit environ 2,5 dollars le gigaoctet. Les offres courtes, elles, s’échelonnent de quelques dizaines à quelques milliers de francs congolais, et l’on trouvait, il y a peu encore, des recharges de cent mégaoctets facturées entre 1 300 et 1 500 francs selon les réseaux. Le prix unitaire baisse donc quand on achète en gros, ce qui pénalise mécaniquement les plus pauvres : celui qui n’a que mille francs en poche paie sa donnée bien plus cher au gigaoctet que celui qui peut sortir 25 dollars d’un coup.
Rapportée aux revenus, la facture devient vertigineuse. Dans un pays où une grande partie des actifs vit de la débrouille et où le salaire formel reste l’exception, un abonnement de 25 dollars par mois représente une part considérable du budget d’un ménage modeste, parfois davantage que ce qu’il consacre au transport ou à l’électricité. C’est ce qui explique la pratique dominante : on n’achète pas de la data, on achète des bouts de data, à la journée ou à la nuit, en fonction de ce qui reste dans la poche. Cette consommation fractionnée arrange les opérateurs, dont les revenus data explosent, mais elle coûte plus cher à l’utilisateur et le maintient dans une connexion intermittente.
La fiscalité, ce supplément que l’abonné paie sans le voir
Le deuxième facteur est fiscal, et il a un précédent que le pays n’a pas oublié. La taxe sur le Registre des appareils mobiles, le fameux « RAM », prélevait environ sept dollars par an et par téléphone compatible, directement retenus sur le crédit de communication, par tranches. Officiellement destinée à financer un registre des « IMEI », les numéros d’identification des appareils, pour lutter contre le vol et la contrefaçon, elle est devenue le symbole d’un prélèvement opaque : des députés ont évalué à quelque 80 millions de dollars les sommes collectées, quand le ministre de tutelle en annonçait 25 millions pour le Trésor. Cet écart, jamais vraiment expliqué, a nourri une défiance durable, jusqu’à la suspension de la facturation, entrée en vigueur le 1er mars 2022.
Le RAM a disparu des factures, mais la logique demeure. Des projets de taxes additionnelles sur les SMS, les minutes et les données reviennent régulièrement, en plus des droits de licence et des prélèvements existants. Les analystes du secteur préviennent que ces taxes, en contraignant la liberté tarifaire des opérateurs et en menaçant les offres groupées, produisent l’effet inverse de celui recherché : elles augmentent indirectement les prix payés par l’utilisateur et freinent l’adoption, donc l’assiette même que l’État cherche à taxer. Dans un marché où deux personnes sur trois ne sont pas encore connectées, chaque dollar de taxe supplémentaire éloigne un futur abonné.
Une concurrence qui ne joue pas partout
Le troisième facteur est la structure du marché. Quatre opérateurs se partagent le pays, mais trois d’entre eux concentrent environ 85 % des abonnés, et la répartition des revenus de la data est déséquilibrée : Airtel capte plus de 43 % du chiffre d’affaires internet mobile, Orange plus de 28 %, Vodacom près de 25 %, tandis qu’Africell reste sous les 4 %. Le paradoxe est instructif : l’opérateur souvent présenté comme le moins cher du marché est aussi celui qui pèse le moins, sous les 4 % des revenus de la data. Un tarif agressif ne sert à rien s’il ne s’accompagne ni de la couverture ni de la capacité réseau nécessaires pour attirer massivement les abonnés. Une concurrence à trois grands, sur un marché où l’infrastructure est le principal ticket d’entrée, produit rarement une guerre des prix durable. Elle se joue plutôt sur les promotions, les « bundles » de nuit et les forfaits courts, qui donnent l’illusion du bon marché tout en maintenant élevé le coût réel du gigaoctet.
Le paradoxe est que ce marché contraint est aussi l’un des plus dynamiques du continent. La data représente aujourd’hui près de 54 % des revenus des télécoms congolais, contre à peine 14 % il y a dix ans. La demande existe, elle explose même, portée par une jeunesse qui vit sur les réseaux sociaux et par le « mobile money » devenu banque du quotidien. Ce n’est donc pas l’appétit qui manque, c’est l’offre abordable.
Cher et mauvais : le double reproche
À la question du prix s’ajoute celle de la qualité, et les deux sont indissociables : payer cher pour un service dégradé, c’est payer deux fois. La dégradation des communications et de la connexion dans plusieurs provinces a fini par provoquer une réaction publique des autorités, et les opérateurs ont dû s’engager, en 2026, à redresser la qualité de leurs services. Le chef de l’État a lui-même demandé au ministère de tutelle et au régulateur de faire appliquer les normes, d’exercer un contrôle permanent et de sanctionner les manquements.
Encore faut-il un régulateur en état de sanctionner. L’Autorité de régulation de la poste et des télécommunications, créée par la loi de 2002, a pour mission de délivrer les licences, de contrôler la conformité technique et de veiller à la qualité de service. Or son fonctionnement institutionnel a lui-même été contesté publiquement, des voix ayant dénoncé l’irrégularité de sa gouvernance sur une période prolongée. Un régulateur affaibli négocie mal avec des groupes qui pèsent, ensemble, plus de deux milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel. C’est peut-être là, plus que dans la géographie ou la fiscalité, que se joue le prix du gigaoctet congolais.
Ce qui pourrait faire baisser la facture
Des leviers existent, et certains sont déjà activés. Le premier est la mutualisation des infrastructures : plutôt que de dupliquer pylônes et fibres, les opérateurs commencent à partager leurs réseaux, à l’image du rapprochement entre Vodacom et Orange pour étendre la couverture. Ce qui est mutualisé n’est pas payé deux fois, et cette économie peut, si la régulation l’exige, se répercuter sur les tarifs. Le deuxième est le terminal : la RDC figure parmi les pays retenus pour tester une nouvelle génération de smartphones 4G à environ 40 dollars, seuil à partir duquel un ménage modeste peut envisager de se connecter. Un forfait bon marché ne sert à rien sans appareil accessible.
Le troisième levier est réglementaire, et il dépend entièrement de l’État. Une fiscalité stable et prévisible, un régulateur qui publie régulièrement les prix pratiqués et la qualité de service, des obligations de couverture assorties de contreparties, voilà ce qui fait baisser durablement un prix. Les comparaisons continentales le montrent : là où la concurrence est réelle et la fiscalité maîtrisée, le gigaoctet tombe sous le dollar, quand il dépasse encore largement ce seuil ailleurs.
Reste l’enjeu, qui n’est plus technologique mais social. L’internet n’est plus un loisir : c’est l’accès à l’école en ligne, aux transferts d’argent, aux offres d’emploi, aux démarches administratives et à l’information. Facturer la connexion au prix fort dans un pays où deux tiers de la population n’est pas connectée, c’est décider, sans le dire, qui participe à l’économie numérique et qui en reste dehors. Le prix du gigaoctet n’est pas un simple tarif commercial. C’est, en RDC comme ailleurs, une politique publique déguisée en grille tarifaire.
À lire aussi
22 milliards de barils annoncés, 234 millions encaissés : l’énigme du pétrole congolais
Créances du FPI : Kinshasa donne 30 jours à ses débiteurs avant saisies et poursuites