Du PPRD au FRN : Joseph Kabila face aux divisions internes et au rejet international
Quelques semaines après avoir fondé le Front pour la refondation de la nation sur les restes de l’AFC/M23, Joseph Kabila fait face à des démissions dans son propre parti, à de nouvelles sanctions américaines contre l’appareil militaire et financier du Rwanda, et au rejet du Groupe de contact international. Grand Angle sur un pari politique qui a produit plus de divisions que de ralliements.
Du PPRD au FRN : Joseph Kabila face aux divisions internes et au rejet international
AFP
Aujourd’hui, ce n’est plus une simple supposition ni une accusation infondée. C’est une évidence, du moins au regard des éléments avancés dans ce dossier : Joseph Kabila a choisi la voie des armes pour reconquérir le pouvoir qu’il avait quitté en 2019. Il a fondé le Front pour la refondation de la nation (FRN) sur les restes d’un AFC/M23 qui semblait agoniser.
Au-delà des ambitions affichées dans ses sorties médiatiques, l’ancien chef de l’État poursuivait un double objectif. D’une part, donner un second souffle à une rébellion armée confrontée à des sanctions internationales et de plus en plus fragilisée par ses luttes intestines. D’autre part, tenter de transformer, par sa seule présence, une agression rwandaise en une crise entre Congolais. Quelques semaines après avoir engagé ce pari, où en est Joseph Kabila ?
Pas d’adhésion, mais des défections
La recette était présentée comme magique : un plan en douze points censé sortir la RDC de la crise. Pourtant, dès les premières heures, la magie annoncée n’a pas opéré jusque dans les rangs de l’autorité morale du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD).
Certains collaborateurs et cadres du parti de Joseph Kabila ont accueilli le positionnement de leur leader par un rejet catégorique, allant jusqu’à provoquer une série de démissions. Quelques minutes après l’annonce officielle de la création du FRN, le groupe WhatsApp du PPRD était déjà en effervescence. Plusieurs membres prenaient leurs distances, parmi lesquels Patrick Nkanga Bekonda, rapporteur du bureau politique, Marie-Ange Mushobekwa, ancienne ministre des droits humains, et India Omari.
Les alliés de Joseph Kabila au sein du Front commun pour le Congo (FCC) n’ont pas davantage réservé un accueil unanime à cette initiative. Plusieurs figures de cette famille politique ont exprimé leurs réserves, à l’image de Thomas Luhaka Losendjola, ancien ministre à plusieurs reprises.
La recette, présentée comme un remède à la crise nationale, semble ainsi avoir suscité davantage de défiance que d’adhésion dans les rangs mêmes où son promoteur pouvait espérer trouver ses premiers soutiens.
Des sanctions tombent
Certains observateurs ont vu dans la démarche de Joseph Kabila une tentative d’alléger la pression internationale exercée sur Paul Kagame, accusé de soutenir l’AFC/M23. À lire entre les lignes, le calcul aurait été le suivant : le poids politique d’un ancien président de la République, associé à son implication dans la dynamique armée, suffirait à modifier la perception du conflit, en faisant passer une agression rwandaise pour une guerre civile entre Congolais.
Une crise congolo-congolaise, donc, plutôt qu’une agression extérieure.
Pourtant, malgré l’entrée en scène de Joseph Kabila à la tête du FRN, qui semble reprendre les hommes, les ressources et les alliances de l’AFC/M23, Washington a annoncé de nouvelles sanctions. Celles-ci ne visent plus seulement des responsables rwandais, mais également des institutions liées à l’appareil militaire et financier du Rwanda.
Le 28 octobre 2026, les États-Unis ont sanctionné le ministère rwandais de la Défense, l’accusant d’avoir dirigé le déploiement de milliers de soldats des Forces de défense du Rwanda dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, aux côtés du M23, en lui fournissant des armes, des équipements, un soutien logistique et une formation militaire.
Par ailleurs, Washington a inscrit la Zigama Credit and Savings Society, une institution financière liée aux services de sécurité rwandais, sur sa liste noire. Accusée d’avoir financé des achats d’armements et facilité des transactions du M23, elle aurait également contribué à l’acheminement d’or congolais vers Kigali.
Sur le plan économique, ces sanctions entraînent le gel des avoirs concernés relevant de la juridiction américaine et restreignent les transactions avec le système financier des États-Unis, exposant également leurs partenaires à des risques. Sur le plan sécuritaire, elles accentuent la pression sur Kigali afin qu’il mette fin à son soutien au M23 et retire ses troupes du territoire congolais.
En somme, l’entrée en scène de Joseph Kabila et la création du FRN n’ont pas suffi à effacer les responsabilités attribuées au Rwanda dans l’agression de la RDC. La tentative de modifier la lecture du conflit se heurte à la persistance des accusations internationales contre le Rwanda. L’ombre de Paul Kagame et ses alliés de l’AFC/M23 obscurcit le destin congolais voulu au FRN.
Le FRN, une offre sans demandeurs ni preneurs
Alors que le groupe WhatsApp du PPRD connaissait une agitation considérable quelques minutes seulement après l’annonce de la naissance du FRN, la scène internationale, elle, demeurait silencieuse.
Certains pays de la sous-région pourraient soutenir une telle initiative. Aucun, toutefois, ne s’est empressé de se prononcer sur le nouveau positionnement public de Joseph Kabila, dont l’implication présumée dans les coulisses du conflit était déjà évoquée. Il fallait, semble-t-il, attendre que les principaux acteurs internationaux se positionnent avant de prendre parti.
Le Groupe de contact international pour la région des Grands Lacs (GCI), composé de l’Allemagne, de la Belgique, du Canada, du Danemark, des États-Unis, de la France, des Pays-Bas, du Royaume-Uni, de la Suède, de la Suisse et de l’Union européenne, a fermement rejeté la création du FRN. Dans une déclaration du 30 octobre, il a désapprouvé toute tentative de conquête du pouvoir par les armes et réaffirmé son attachement à la souveraineté, à l’intégrité territoriale et à l’ordre constitutionnel de la RDC.
Le GCI préconise une résolution pacifique et inclusive de la crise congolaise, fondée sur le dialogue politique et le respect des engagements de cessez-le-feu. Il exige notamment le retrait des troupes rwandaises du territoire congolais, la cessation de leur soutien au M23, le démantèlement des administrations parallèles dans les zones occupées ainsi que la mise en œuvre d’un plan de désarmement des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR).
Cette position s’inscrit dans la continuité des prises de position antérieures du GCI sur le conflit. Alors que le Rwanda exprimait des réserves à propos du plan de neutralisation des FDLR proposé par le gouvernement congolais, le groupe en avait pris acte. Il a également pris acte de l’annonce, par le président Félix Tshisekedi, de la convocation d’un dialogue national.
Le constat est donc celui d’un décalage entre les ambitions affichées par le FRN et les réactions qu’il suscite sur la scène internationale. L’initiative de Joseph Kabila n’a pas, à ce stade, entraîné de réorientation manifeste de la position des principaux partenaires de la RDC sur les responsabilités du Rwanda dans le conflit.
« Remontada » ou suicide politique ?
L’ancien président Joseph Kabila semble jouer l’une de ses dernières cartes dans le bras de fer qui l’oppose à son successeur, Félix Tshisekedi. Certes, toute nouvelle organisation a besoin de temps pour démontrer son efficacité. Mais, dans le cas du FRN, les premières retombées politiques sont apparues si rapidement qu’elles donnent l’impression d’une structure déjà installée, dont les fragilités seraient simplement mises au jour.
Car, derrière le changement de nom, les continuités semblent l’emporter : des hommes aux munitions, en passant par les ressources et les alliances. L’entrée en scène de Joseph Kabila n’a d’ailleurs pas constitué une surprise totale.
Le 6 août 2024, lors d’une interview accordée à Top Congo FM depuis Bruxelles, Félix Tshisekedi accusait déjà son prédécesseur de préparer une insurrection et de se trouver derrière l’Alliance fleuve Congo (AFC), alliée du M23. « L’AFC, c’est lui », affirmait-il.
À ce jour, la ligne empruntée par Joseph Kabila semble avoir provoqué davantage de divisions que de ralliements : au sein de son propre parti, le PPRD, dans sa famille politique, le FCC, mais aussi dans une partie de l’opinion publique congolaise, qui désapprouve cette orientation.
Présenter une initiative portée par Joseph Kabila comme une solution à une crise qualifiée de congolaise, mais alimentée, selon les accusations formulées contre Kigali, par le Rwanda, constitue un pari politique risqué. Pour être acceptée, une telle démarche devrait convaincre les Congolais qu’elle rompt réellement avec les logiques qui ont entretenu les conflits successifs dans le pays.
Or, l’expérience accumulée depuis l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila a profondément marqué la mémoire politique du pays. Elle rend d’autant plus difficile l’adhésion à une initiative dont les ambitions affichées se heurtent à la persistance des mêmes acteurs et des mêmes dynamiques militaires.
La présence de Joseph Kabila dans cette nouvelle configuration politique et militaire coïncide avec celle des troupes rwandaises sur le sol congolais. Elle ne suffit donc pas, à elle seule, à transformer une agression extérieure en une guerre exclusivement congolaise.
La magie promise par le FRN se heurte ainsi à une difficulté fondamentale : changer le nom d’une initiative et modifier le visage de ceux qui la portent ne suffit pas nécessairement à changer la nature d’un conflit. Mais aussi, cet état de lieu compromet la remontée de Joseph Kabila au premier plan de la scène politique congolaise.
JSB
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