RDC: le M23, d’un groupe armé à un projet politique de « République fédérale »
RDC: le M23, d’un groupe armé à un projet politique de « République fédérale »
AFP
Le M23 n’est plus seulement une rébellion, c’est un projet d’État qui s’esquisse. Dans son dernier rapport, transmis le 30 juin 2026 au Conseil de sécurité, le groupe d’experts des Nations unies décrit l’AFC/M23 comme un mouvement politico-militaire aux ambitions politiques de long terme, doté d’une administration parallèle dans les zones qu’il contrôle et travaillant à un dessein qui dépasse les armes, la création d’une « République fédérale du Congo ». Un projet dans lequel l’ancien président Joseph Kabila occuperait une place toujours plus centrale, ce que son camp dément.
Les chiffres du rapport disent l’ampleur du basculement. Les experts estiment la force de l’AFC/M23 à environ 30 000 combattants, appuyés par 14 000 à 18 000 soldats rwandais déployés au Nord et au Sud-Kivu, et relèvent que les territoires occupés se sont étendus de 35 % depuis le lancement du processus de Doha, en violation des résolutions du Conseil de sécurité. Dans les villes conquises, Goma, Bukavu ou le bassin minier de Rubaya, le mouvement a mis en place une gouvernance parallèle, prenant le contrôle des recettes publiques et des régies, et réorganisant les territoires en trois zones de défense placées sous des commandants qu’il a nommés.
C’est sur le terrain politique que le rapport se fait le plus explicite. Selon le groupe d’experts, l’AFC/M23 « a conservé des visées à la fois politiques, économiques et militaires », gardant « pour objectif ultime le renversement du gouvernement congolais, tout en envisageant, à titre d’alternative, l’établissement d’une région autonome dans l’est de la RDC ». Ces buts, précisent les experts, sont enseignés lors de séances d’endoctrinement décrites par d’anciennes recrues. Le document ajoute que les dirigeants du mouvement « ont continué d’appeler de leurs vœux la création d’une République fédérale du Congo », allant jusqu’à proposer, plutôt que d’intégrer leurs combattants aux forces armées congolaises, de « construire et diriger les nouvelles forces armées de l’État fédéral ».
La prudence s’impose sur ce projet fédéral. Tel que le décrit le rapport, il ne s’agit pas d’une entité proclamée mais d’un scénario de repli, un nom brandi pour le cas où l’objectif premier, la prise du pouvoir à Kinshasa, ne serait pas atteint. Les experts notent d’ailleurs que la direction du mouvement est traversée de divisions, une partie des cadres du M23 s’opposant à toute opération militaire au-delà des deux Kivu, tandis que « des personnalités politiques de premier plan telles que MM. Nangaa et Kabila nourrissaient l’ambition de s’emparer du pouvoir à Kinshasa ».
C’est là qu’intervient le nom qui fait le plus débat, celui de Joseph Kabila. Le rapport présente l’ancien chef de l’État comme une figure toujours plus centrale dans la trajectoire de l’AFC/M23, s’étant rendu depuis mai 2025 dans des territoires sous contrôle du mouvement pour y rencontrer sa direction. Le général rwandais James Kabarebe, conseiller de Paul Kagame, en assurerait la liaison, lors de réunions tenues fréquemment à Gisenyi. Ces éléments prolongent une offensive judiciaire et diplomatique déjà engagée contre Kabila, condamné à mort par contumace en septembre 2025 pour trahison, puis sanctionné par le Trésor américain en avril 2026 pour son soutien présumé à la rébellion.
L’intéressé et sa famille politique rejettent en bloc ces accusations. Ils y voient un procès politique orchestré par le pouvoir pour écarter un rival, et contestent la légalité même de la condamnation à mort visant un ancien chef de l’État. Ni Corneille Nangaa, chef de l’AFC, ni le mouvement n’ont formellement reconnu le projet fédéral tel que le formule le rapport, et le lien Kabila-rébellion reste, en droit, au stade de l’allégation, aussi documentée soit-elle par les experts.
Sur le rôle du Rwanda, en revanche, le constat des Nations unies est sans détour. Loin d’un soutien distant, Kigali exercerait un « contrôle opérationnel centralisé » sur l’AFC/M23, dictant les territoires à prendre ou à quitter, avec des unités mixtes et une chaîne de commandement remontant à l’état-major rwandais. Le groupe d’experts a écrit au gouvernement rwandais en avril pour obtenir des éclaircissements, sans recevoir de réponse à la date de publication.
Ce que dessine le rapport, c’est la mue d’une guérilla en appareil politique, avec ses administrations, sa fiscalité et son projet de refondation de l’État. Que ce projet aboutisse ou non, il change la nature du conflit. Il ne s’agit plus seulement de reprendre des territoires, mais de contrer une entreprise qui revendique le droit de réécrire la carte et les institutions du Congo. Et c’est peut-être là le constat le plus lourd du document, la RDC n’affronte pas une simple rébellion, mais un projet d’État concurrent, adossé à un voisin qui en tient les fils.
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