Dialogue en RDC : qui dirigera l’opposition ? La question qui peut tout faire dérailler
Cinq présidentiables, aucun chef. Avant le dialogue national, l'opposition doit désigner qui parlera en son nom — la question qui l'a toujours brisée, de Genève 2018 à aujourd'hui.
Dialogue en RDC : qui dirigera l’opposition ? La question qui peut tout faire dérailler
AFP
Depuis l’annonce du dialogue, l’opposition congolaise a su dire ce qu’elle exige, ce qu’elle refuse, et à quelle date elle veut une réponse. Il est une question, pourtant, qu’elle n’a pas tranchée, et c’est peut-être la seule qui compte vraiment : qui parlera en son nom ? Car une coalition peut cosigner un communiqué à cinq. Elle ne peut pas s’asseoir à cinq voix égales à une table de négociation. Il faudra un chef de délégation, un porte-parole, une signature. Et c’est précisément ce que l’opposition congolaise n’a jamais réussi à produire sans se briser.
La Coalition Article 64 est née d’une addition, pas d’une hiérarchie. Son communiqué du 20 juillet porte cinq signatures de même rang : Martin Fayulu, pour l’ECiDé ; Moïse Katumbi, pour Ensemble pour la République ; Jean-Marc Kabund, pour l’Alliance pour le changement ; Augustin Matata Ponyo, pour la LGD ; Delly Sesanga, pour Envol. Cinq partis, cinq appareils, et surtout cinq trajectoires présidentielles. Quatre de ces hommes se sont présentés l’un contre l’autre à la présidentielle de décembre 2023. Ils s’accordent aujourd’hui sur un adversaire commun ; ils ne se sont jamais accordés sur lequel d’entre eux devait le remplacer.
C’est là qu’un précédent hante toute la séquence. En novembre 2018, à Genève, les chefs de l’opposition réunis pour désigner un candidat unique à la présidentielle avaient fini par s’entendre sur le nom de Martin Fayulu. L’accord n’a pas tenu quarante-huit heures : de retour à Kinshasa, deux des poids lourds de la coalition en avaient retiré leur soutien, et la candidature commune s’était effondrée. La leçon est restée gravée dans la mémoire politique congolaise : l’opposition sait s’unir contre, jamais derrière. Chaque fois qu’elle a dû désigner un homme, elle s’est divisée sur son nom.
Le dialogue rend la question inévitable, là où la rue permettait de l’esquiver. Marcher ensemble ne demande pas de hiérarchie : chacun défile sous sa propre bannière et le nombre fait la force. Négocier, c’est autre chose. Une table exige un interlocuteur identifié, quelqu’un que les médiateurs, la CENCO et l’ECC, puissent appeler, quelqu’un dont la parole engage les autres, quelqu’un qui, à l’instant d’un arbitrage, dise oui ou non au nom de tous. La direction collégiale, qui suffit à rédiger un texte, ne résiste pas à la mécanique d’une négociation où les concessions se décident en temps réel.
Or aucun des cinq ne peut céder ce rôle sans se diminuer, et aucun ne peut le prendre sans dresser les autres. Martin Fayulu se vit toujours comme le président élu de 2018 auquel on aurait volé sa victoire ; céder le lead reviendrait à renoncer à cette légitimité qu’il fait vivre depuis sept ans. Moïse Katumbi dispose de l’appareil le plus puissant et des moyens les plus lourds, mais sa force même inquiète ceux qui redoutent qu’il ne préempte l’après. Jean-Marc Kabund, ancien allié devenu adversaire du président, tient un rôle de porte-voix mais pèse, en appareil, moins que les deux premiers. Augustin Matata avance ses états de service de technocrate et a accueilli la réunion décisive dans son parti. Delly Sesanga apporte une caution constitutionnaliste et une plume, sur une base plus étroite. Chacun a de quoi revendiquer la première place ; chacun a de quoi refuser celle d’un autre.
À cette équation s’ajoute une inconnue qui la complique encore : le camp de Joseph Kabila. L’ancien président et sa famille politique représentent, sur le papier, le bloc d’opposition le plus étoffé du pays. Mais Joseph Kabila a été condamné à mort par contumace, un verdict qu’il conteste, et le pouvoir a posé comme condition d’entrée au dialogue la rupture de tout lien avec l’AFC/M23 de Corneille Nangaa, relais du Rwanda dans l’Est, mouvement qu’il accuse l’ancien président de soutenir. Autant dire que la première force d’opposition du pays pourrait être tenue à la porte, ou n’y entrer qu’au prix d’une bataille sur son statut. Qui « dirige l’opposition » dépend d’abord de qui l’on autorise à s’asseoir.
Trois scénarios se dessinent, et chacun a son coût. Un chef unique désigné : la solution la plus lisible, mais celle qui rejoue Genève, avec le risque qu’un ou deux leaders claquent la porte le lendemain de sa désignation. Une délégation collégiale, à porte-parole tournant : elle préserve les ego, mais offre au pouvoir une opposition sans centre, qu’il pourra diviser interlocuteur par interlocuteur. Ou l’absence d’accord, qui laisserait l’opposition arriver en ordre dispersé, ou refuser d’entrer, transformant la question du leadership en motif de boycott. Aucun des trois ne garantit à l’opposition de peser autant que son addition théorique le laisserait croire.
Car derrière la question du chef s’en cache une autre, qui explique pourquoi personne ne veut lâcher. Celui qui dirigera l’opposition au dialogue en sortira avec une tribune nationale, deux ans avant la présidentielle de 2028. Il aura négocié au nom de tous, parlé au nom de tous, incarné l’alternative aux yeux du pays. Dans une famille politique où chacun se rêve candidat, ce n’est pas un rôle, c’est une avance. Voilà pourquoi le choix d’un porte-parole, qui devrait être une formalité d’organisation, devient un enjeu de succession.
Les médiateurs religieux le savent, eux qui, pour avancer, auront besoin d’un vis-à-vis stable plutôt que de cinq. Il n’est pas exclu qu’ils poussent l’opposition à se doter d’une architecture, comité de pilotage, chef de file par consensus, mandat écrit. Mais imposer une structure à des rivaux qui se surveillent est un exercice que la RDC a rarement réussi. L’histoire récente penche du côté de la dispersion.
L’opposition congolaise s’est toujours définie par ce qu’elle combat. Le dialogue lui pose la question qu’elle fuit depuis dix ans : non pas ce qu’elle veut, mais qui elle est. La vraie question qui tue n’est pas celle des revendications, sur lesquelles les cinq s’entendent. C’est celle du nom qui les portera. Et c’est aussi celle qui, à chaque rendez-vous de son histoire, a fait voler la coalition en éclats.
À lire aussi
L’AFC/M23 au Dialogue : l’impossible inclusivité qui risque de tout faire capoter!
La RDC préside le Conseil de sécurité de l’ONU : un mois de prestige, mais que peut-elle vraiment en faire ?