Grand angle RDC : du fédéralisme au tribalisme, quand le débat politique glisse vers les identités

RDC : du fédéralisme au tribalisme, quand le débat politique glisse vers les identités

RDC : du fédéralisme au tribalisme, quand le débat politique glisse vers les identités
AFP

Rédaction Kinshasa
Kinshasa - 16 SEPTEMBRE 2026 - 13:41 WAT · 6 min de lecture

C’est une courte vidéo qui en dit long : l’opposant congolais Moïse Katumbi est interpellé dans les rues de Bruxelles sur sa supposée haine envers les Kasaïens. La scène surprend davantage à la fin qu’au début : la vidéo est relayée sur plusieurs comptes X et pages Facebook proches de l’interpellé, président d’Ensemble pour la République, au lieu d’être uniquement diffusée par l’interpellateur, ce Kasaïen qui l’aurait rencontré par hasard dans les rues de Bruxelles.

Ce détail, à lui seul, peut susciter des interrogations sur une éventuelle mise en scène qui ne répondrait plus tout à fait à la logique du hasard.

Mais il n’y a pas que cela. Il y a mieux. Moïse Katumbi, marchant seul dans les rues de Bruxelles ! Sans gardes ni collaborateurs visibles. Il s’arrête et se laisse filmer sans aucun protocole, par un inconnu qui insiste sur son appartenance kasaïenne. Et sur une question aussi sensible que le tribalisme ! Trop de coïncidences, peut-être, pour continuer à regarder cette scène comme le fruit d’un simple hasard.

La scène peut être réelle sans que l’histoire qui l’accompagne soit nécessairement neutre.

Avec plusieurs centaines de groupes ethniques, la République démocratique du Congo est l’une des nations les plus diverses du continent. Mais cette diversité devient toutefois un défi pour la cohésion nationale lorsqu’elle est transformée en frontière politique : « nous contre eux » ou « eux contre nous ».

Il est un fait : la classe politique congolaise est animée depuis un certain temps par le débat sur le changement ou non de la Constitution. Cependant, un autre constat mérite d’être fait : les positions sur cette question ne se résument pas à des appartenances tribales. Elles sont avant tout idéologiques et politiques. Ainsi, au sein d’une même communauté, on peut trouver des partisans comme des adversaires d’un changement de la Constitution.

Le problème de la RDC n’est pas d’avoir plusieurs centaines de tribus. Le problème commence lorsque la tribu devient une manière de lire la République. Ce ne sont pas nécessairement les tribus qui divisent une nation. C’est l’usage politique que l’on fait des appartenances.

Aucune tribu ne vote une Constitution. Ce sont des citoyens qui défendent des positions politiques.

Pourtant, dans cette courte séquence, le président d’Ensemble pour la République, Moïse Katumbi, opère un basculement qui rend difficile la compréhension de la cohérence de son raisonnement : de la haine supposée à l’amour des Kasaïens ; de cet amour à l’accusation adressée à certains Kasaïens de faire courir à la RDC le risque de balkanisation en poussant leur « frère » à changer la Constitution.

Le débat, à ce niveau, se déplace d’un individu face à une communauté vers une communauté face à toute la nation. Tout en niant toute haine tribale, l’ancien gouverneur du Katanga introduit lui-même la question de l’appartenance communautaire dans son argumentation. Dès lors, une question se pose : cette séquence est-elle un fait isolé ou un élément d’un puzzle qu’il reste encore à reconstituer ?

Fédéralisme

Plusieurs prises de parole du camp Katumbi donnent parfois le sentiment d’une même mécanique : déplacer le débat politique vers le terrain des appartenances identitaires. Alors que Bunagana, Goma, Bukavu et plusieurs autres territoires de la RDC sont passés sous le contrôle de l’AFC/M23, soutenu par le Rwanda selon les accusations du gouvernement congolais et plusieurs rapports internationaux, des cadres d’Ensemble pour la République ont parallèlement remis sur la table un débat particulièrement sensible dans les circonstances actuelles : le fédéralisme.

Dans un contexte où le contrôle de plusieurs territoires du Kivu par l’AFC/M23 nourrit les craintes autour de l’intégrité territoriale, le débat sur le fédéralisme a également suscité des accusations politiques contre Moïse Katumbi et son camp, certains de leurs adversaires les accusant de favoriser, directement ou indirectement, une logique de division du pays.

Le débat tribal, dans ce contexte, peut alors apparaître comme un levier susceptible d’accentuer les divisions. Car, bien avant le débat actuel sur le fédéralisme, la RDC a connu des épisodes sécessionnistes, notamment la sécession katangaise de Moïse Tshombe et celle du Sud-Kasaï d’Albert Kalonji. Ces sécessions poursuivaient des objectifs politiques et économiques tout en s’appuyant sur des dynamiques identitaires et régionales.

Le débat tribal, dans ce contexte, peut-il devenir le carburant symbolique d’une logique de fragmentation déjà présente dans les controverses autour du fédéralisme ?

Une autre question s’impose : ce débat tribal est-il seulement un épisode polémique ou participe-t-il, consciemment ou non, à une dynamique susceptible de fragiliser la cohésion nationale au moment même où le pays cherche les conditions d’un dialogue ?

Que demande le peuple ?

Pendant que le pays cherche comment sortir de la guerre, certains débats politiques le ramènent aux appartenances.

Le pays est en guerre. D’importantes portions de son territoire dans l’Est échappent au contrôle du gouvernement. Des populations civiles continuent de subir les conséquences du conflit. Le peuple congolais aspire à recouvrer l’intégrité de son territoire et à retrouver une paix qui lui manque depuis trop longtemps.

Les leaders politiques réfléchissent, parfois à haute voix, à la manière de sortir la mère patrie de cette situation. Dans ce contexte, le débat tribal risque de détourner la nation de ces objectifs essentiels.

Hier, on demandait aux Congolais de se définir par leurs territoires. Aujourd’hui, on les invite à se regarder à travers leurs tribus. Demain, faudra-t-il encore inventer une autre frontière entre Congolais ?

Une nation ne se désagrège pas toujours dans le crépitement des armes. Elle peut aussi commencer à se fissurer dans les mots par lesquels ses citoyens apprennent à se regarder.

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B
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