L’authenticité : rebaptiser le pays
En 1971, le Congo cesse de s'appeler le Congo. Le pays devient le Zaïre, le fleuve aussi, et bientôt la monnaie.
En 1971, le Congo cesse de s’appeler le Congo. Le pays devient le Zaïre, le fleuve aussi, et bientôt la monnaie. Ce n’est pas un simple changement de nom. C’est un programme. Mobutu lance ce qu’il appelle le recours à l’authenticité, une vaste entreprise de réinvention identitaire censée rendre au pays une fierté que la colonisation lui aurait volée. Pendant quelques années, le Zaïre va vivre une expérience que peu d’États ont menée aussi loin : réécrire son nom, ses symboles, jusqu’aux prénoms de ses citoyens.
L’idée, sur le papier, touche une corde réelle. Après des décennies de domination belge et une indépendance vécue comme une humiliation permanente, l’authenticité propose de regarder vers les sources africaines plutôt que vers l’ancienne métropole. Les noms de villes héritées de la colonisation changent. Léopoldville était déjà devenue Kinshasa, Élisabethville devient Lubumbashi, Stanleyville devient Kisangani. Les citoyens sont invités à abandonner leurs prénoms chrétiens pour des noms africains. Le costume occidental, cravate comprise, cède la place à l’abacost, cette veste sans col dont le nom même, dit-on, vient de la formule « à bas le costume ». Mobutu lui-même devient Mobutu Sese Seko, et son image, coiffé de la toque en peau de léopard, s’imprime partout.
Mais l’authenticité n’est pas qu’une affaire de culture. Elle est aussi, et peut-être surtout, un instrument de pouvoir. En se posant en restaurateur de la dignité africaine, Mobutu se rend indispensable, confond sa personne avec la nation, et habille d’un vernis de fierté un régime qui verrouille toute opposition. La célébration de l’identité zaïroise va de pair avec le culte du chef, la propagande d’État et l’encadrement de la population par le parti unique. La même année où l’on rebaptise le pays, on resserre l’emprise sur les esprits. C’est tout l’ambigu de cette période, où une aspiration sincère à la souveraineté culturelle sert de décor à une dictature.
Les Congolais qui ont vécu ces années en gardent des souvenirs partagés. Il y a la fierté retrouvée de porter un nom africain, d’entendre le pays célébrer ses propres références, de ne plus s’excuser d’exister. Et il y a, dans le même mouvement, l’obligation, l’uniformité imposée, la suspicion qui pèse sur ceux qui résistent. L’authenticité a donné aux Zaïrois une image d’eux-mêmes plus assurée, tout en les privant du droit de la discuter.
Le mot a disparu, le pays a repris son nom de Congo en 1997, mais l’héritage est partout. Beaucoup de Congolais portent encore les noms adoptés à cette époque. Les villes ont gardé leurs appellations africaines. Et la question posée par l’authenticité, celle de savoir comment être pleinement soi après la colonisation, traverse toujours la culture, la musique, la mode, jusqu’à la Sape que cette série raconte plus loin. Mobutu a instrumentalisé cette question, mais il ne l’a pas inventée, et elle lui a survécu.
Soixante-six ans après l’indépendance, l’authenticité reste un cas d’école pour le Congo et pour le continent. Elle montre à quel point la fierté identitaire est une force réelle, capable de mobiliser un peuple. Et elle montre, en même temps, combien cette force peut être détournée par un pouvoir qui se présente en gardien de l’âme nationale pour mieux confisquer la parole. Distinguer la fierté légitime de sa récupération, c’est sans doute l’une des leçons les plus utiles que cette période lègue au pays d’aujourd’hui.
Cet article fait partie de « Congo 66 », la série de BETO consacrée aux histoires qui racontent la RDC depuis l’indépendance. Politique, économie, culture, société : BETO revient sur les récits, les ruptures et les héritages qui continuent de façonner le pays.