Comment le Rwanda œuvre à la partition de la RDC, pièce par pièce
Kagame lie l'existence du Rwanda à celle du M23. Occupation des Kivus, administration parallèle, capture du coltan, remodelage démographique, projet de « République fédérale » : comment le Rwanda œuvre, pièce par pièce, à la partition de la RDC.
Comment le Rwanda œuvre à la partition de la RDC, pièce par pièce
AFP
Le 17 juillet, devant le bureau politique de son parti, Paul Kagame a lié l’existence même du Rwanda au sort du M23. « Quand ils disent qu’ils vont faire disparaître le M23, ils veulent dire qu’ils vont faire disparaître le Rwanda », a-t-il déclaré, avant d’ajouter que son pays était prêt à affronter un tel scénario. En une phrase, le président rwandais a reconnu ce que les experts des Nations unies documentent depuis des mois : le M23 n’est pas un problème congolais, c’est l’instrument d’un projet régional, et ce projet revient à découper l’est de la RDC. La partition ne s’annonce pas par une déclaration, elle s’installe par des faits accomplis, et ces faits, mis bout à bout, dessinent une carte.
Les pièces de la partition
- L’occupation : le contrôle d’une zone continue, de Goma à Bukavu, qui fonctionne comme une annexe de fait des Kivus.
- L’administration parallèle : taxes, services et autorité imposés sur les territoires tenus, en marge de l’État congolais.
- La capture des ressources : le coltan de Rubaya taxé au profit du mouvement, dont une partie des recettes remonte à Kigali.
- Le remodelage démographique : des changements de peuplement documentés par l’ONU, la forme la plus durable d’une partition.
- Le récit politique : un projet de « République fédérale » et une figure congolaise, Joseph Kabila, pour maquiller l’entreprise en affaire intérieure.
Tout commence par un aveu idéologique. En fusionnant le destin du Rwanda et celui du M23, Kagame retire au mouvement son masque congolais et le rattache ouvertement à Kigali, ce qu’un analyste a résumé d’une formule, un M23 « définitivement décongolisé ». Le même président affirmait quelques mois plus tôt, dans un entretien, que « toute la frontière avec la RDC est désormais sécurisée », une manière de présenter l’occupation d’un territoire étranger comme une simple mise en sécurité de la sienne. C’est la logique de l’annexion rampante : on ne revendique pas ouvertement une conquête, on la transforme en nécessité défensive, et l’on finit par parler de la terre d’autrui comme d’un glacis à tenir.
De l’occupation à l’annexion de fait
Sur le terrain, la partition avance par la carte. Depuis la prise de Goma en janvier 2025, puis de Bukavu, le mouvement contrôle une zone continue le long de la frontière, une bande de l’Est qui échappe à Kinshasa et fonctionne comme une extension du Rwanda. Dans cet espace, une administration parallèle lève l’impôt, encadre le commerce et impose son autorité, pendant que l’économie du sous-sol est captée à la source. Les mines de coltan de Rubaya, qui fournissent une part importante du tantale mondial, sont taxées par le mouvement, et une part des recettes remonte, selon les enquêtes, jusqu’à Kigali. Occuper, administrer, taxer : ce sont les trois gestes d’un État qui s’installe, pas d’une troupe de passage.
La pièce la plus lourde est aussi la plus discrète. Les experts de l’ONU documentent un changement de peuplement dans les territoires tenus, l’installation de populations et le déplacement d’autres, qui modifie lentement la composition humaine de l’Est. C’est la forme la plus irréversible d’une partition, car on peut reprendre une ville, on ne rebâtit pas facilement une démographie. Là où l’occupation militaire peut reculer, le remodelage des habitants inscrit la conquête dans la durée, et prépare le jour où la revendication d’un territoire s’appuiera sur ceux qui l’habitent désormais.
Un habillage politique pour une entreprise territoriale
Reste à donner à tout cela un visage acceptable, et c’est le rôle du récit. Les experts de l’ONU décrivent la mue du M23 en projet politique, celui d’une « République fédérale du Congo » qui, sous couvert de décentralisation, taillerait le pays en morceaux plus faciles à influencer. Pour que ce projet ne paraisse pas venu de l’étranger, il lui faut un parrain congolais : c’est la fonction de la montée en puissance de Joseph Kabila au sommet du mouvement, cette « congolisation » que l’ONU relève, un ancien président pour habiller une entreprise que Kigali commande. La partition se pare ainsi des mots de la réforme et du fédéralisme, quand elle procède d’une logique d’annexion.
Cette partition n’est pas encore accomplie, et il serait dangereux de la présenter comme un fait acquis. Mais elle progresse par petites touches, l’occupation, la monnaie, le peuplement, le récit, chacune préparant la suivante. Le véritable enjeu n’est donc pas seulement militaire, il est de savoir si le monde reconnaîtra ou refusera cette annexion qui n’ose pas dire son nom. En liant l’existence du Rwanda à celle du M23, Paul Kagame a dit tout haut ce que sa stratégie suppose : pas de retrait sans contrepartie, pas de sécurité rwandaise sans emprise sur le sol congolais. Face à cela, la RDC ne défend pas seulement des villes, elle défend l’idée qu’un pays ne se découpe pas parce qu’un voisin s’estime menacé.
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