Crédits carbone : la RDC vend un trésor à mille milliards, en encaisse quelques millions
Un potentiel à plus de 1 000 milliards, 19,47 millions réellement encaissés : l'écart abyssal entre ce que valent les forêts de la RDC et ce que le marché du carbone lui rapporte.
Crédits carbone : la RDC vend un trésor à mille milliards, en encaisse quelques millions
AFP
Le 6 juin 2025, la Banque mondiale a versé à la RDC 19,47 millions de dollars. La somme récompense la réduction de 3,89 millions de tonnes de dioxyde de carbone dans la province du Maï-Ndombe, au titre d’un programme de paiement basé sur les résultats. C’est le premier versement de cette ampleur reçu par Kinshasa pour ses forêts. « This achievement reflects the determination of the Democratic Republic of Congo to manage our forests responsibly and create opportunities for our people », a salué la ministre de l’Environnement, Eve Bazaiba Masudi, soit : « Cette réussite reflète la détermination de la RDC à gérer ses forêts de manière responsable et à créer des opportunités pour sa population. »
Le geste dit l’ambition, il en dit aussi la limite. La RDC abrite près de 200 millions d’hectares de forêt, qui couvrent plus de 80 % de son territoire, et le bassin du Congo stocke quelque 91 milliards de tonnes de carbone. Un rapport de la Banque mondiale valorise à plus de 1 150 milliards de dollars les services écosystémiques de ce bassin, dont l’essentiel tient à la rétention de carbone. Mais moins de 8 milliards seraient effectivement intégrés dans les économies des pays concernés. Le potentiel se compte en centaines de milliards, le versement se compte en millions.
Sur le terrain, un projet fait figure de vitrine. Lancé en 2011 au Maï-Ndombe, le programme porté par la société Wildlife Works a vendu plus de vingt millions de tonnes de crédits sur le marché volontaire international, finançant écoles, centres de santé et forages. Ce dispositif privé se distingue du paiement souverain versé par la Banque mondiale, adossé, lui, à des réductions d’émissions vérifiées à l’échelle de la province. Un cadre national de partage des revenus, finalisé en février 2025, fixe à 25 % la part destinée aux communautés locales et aux peuples autochtones. « Les communautés locales et peuples autochtones bénéficient de 25 % à la source du bénéfice de la vente de crédit carbone », détaille l’administrateur du projet en RDC, Jean-Robert Bwangoy-Bankanze.
Le pays a aussi posé un geste de préservation. À l’automne 2024, le gouvernement a annulé l’adjudication de vingt-sept blocs pétroliers, dont plusieurs empiétaient sur des tourbières et des forêts primaires, ces tourbières de la Cuvette centrale que les scientifiques décrivent comme le plus grand puits de carbone terrestre au monde. Cent trente organisations avaient appelé à ce renoncement.
Le tableau, toutefois, est loin d’être limpide. Le marché volontaire du carbone traverse une crise de crédibilité. Une enquête de 2023 a conclu que plus de 90 % des crédits forestiers certifiés par le principal standard mondial pourraient ne correspondre à aucune réduction réelle, et des études évaluent la surestimation de certains dispositifs à plusieurs centaines de pour cent. La part reversée aux communautés, malgré la règle des 25 %, reste jugée faible au regard des sommes annoncées.
La souveraineté sur ces contrats a même viré au contentieux. En 2022, Greenpeace Afrique avait mis en cause la gestion de concessions dans la Tshopo. « Ms. Bazaiba seems to have taken the initiative of simply handing over the concession to another company without having definitively cancelled it », accusait sa responsable des forêts du bassin du Congo, Irene Wabiwa, soit : « Madame Bazaiba semble avoir pris l’initiative de simplement céder la concession à une autre entreprise sans l’avoir définitivement annulée. » L’allégation, ancienne et jamais établie par une décision de justice, illustre la zone grise dans laquelle prospèrent des projets encore mal encadrés.
Pour Kinshasa, la forêt est un actif stratégique, et la revendication d’être payé pour ses services écosystémiques est légitime. L’écart entre le potentiel affiché et l’argent perçu demeure pourtant abyssal, et le marché sur lequel la RDC compte reste volatil et disputé. Il ne faut pas confondre les valorisations théoriques, les engagements des bailleurs et les crédits réellement vendus. Au bout du compte, ce sont les résultats vérifiés, non les promesses, qui remplissent les caisses.
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