Cacophonie autour du dialogue politique en RDC
Cacophonie autour du dialogue politique en RDC
AFP
Il existe à Kinshasa une institution dont la raison d’être est de faire appliquer un accord conclu il y a dix ans. Elle s’appelle le Conseil national de suivi de l’accord et du processus électoral, elle est née de la Saint-Sylvestre 2016, et Joseph Olenghankoy la préside depuis le 22 juillet 2017. Le 10 juillet 2026, son président a jugé les consultations tenues quatre jours plus tôt à Bujumbura insuffisantes, et réclamé « l’unique alternative à la guerre, le dialogue inclusif, sans aucune exclusion ». « Le temps ne joue plus en faveur de la RDC », a-t-il ajouté. « Au contraire, il est aujourd’hui notre ennemi. »
L’organe créé pour surveiller l’exécution du dernier grand compromis congolais en demande donc un nouveau. C’est le raccourci le plus exact de ce que produit, en RDC, un dialogue.
Reprenons par le commencement. Le lundi 6 juillet 2026, au palais Ntare Rushatsi de Bujumbura, le président burundais Évariste Ndayishimiye a reçu des acteurs congolais. Il n’a pas organisé un dialogue, il a mené des consultations, c’est-à-dire des audiences séparées, chaque groupe défilant à son tour pendant un peu moins de deux heures. D’abord la plateforme des confessions religieuses conduite par Mgr Évariste Ejiba Yamapia, puis l’Église du Christ au Congo, puis la Conférence épiscopale nationale du Congo, enfin les cinq formations de la Coalition Article 64. Une plénière et une photo de famille ont clos la journée. Il n’en est sorti aucun communiqué conjoint, aucune feuille de route, aucun calendrier. La présidence burundaise s’est bornée à indiquer que son chef d’État « s’est félicité de la qualité des échanges ».
Ndayishimiye préside effectivement l’Union africaine depuis le 14 février 2026, date à laquelle il a succédé à João Lourenço, première présidence tournante burundaise depuis 1963. C’est à ce titre qu’il a convoqué. Mais le médiateur que l’organisation a désigné pour la crise congolaise reste le président togolais Faure Gnassingbé, et il est toujours en fonction, ayant présidé une réunion de haut niveau à Lomé le 8 juin et reçu à Lomé, le 14 juillet, le ministre congolais de l’Intégration régionale Floribert Anzuluni. Aucun acte public de l’Union africaine n’établit un transfert de mandat de l’un à l’autre.
C’est précisément là que porte la contestation. José Makila, ancien vice-Premier ministre, aujourd’hui à la plateforme Sauvons la RDC proche de Joseph Kabila, l’a formulée en termes juridiques. « Le rôle de médiateur ne peut être exercé uniquement sur la base de la présidence de l’Union africaine, mais doit découler d’un mandat formel issu d’une décision collective des chefs d’État de l’organisation. » Il ajoute que « le médiateur togolais Faure Gnassingbé initialement désigné pour cette affaire semble avoir été écarté sans clarification officielle, au profit de Ndayishimiye, sans que les conditions de ce remplacement ne soient rendues publiques ». Sa famille politique n’est pas allée à Bujumbura. Franck Diongo non plus, qui relève que l’armée burundaise combat au Nord et au Sud-Kivu, « il est donc partie au conflit et ne peut être partie à la solution ». Une photo diffusée par la presse kinoise montrant ces opposants aux côtés du président burundais est un montage, aucun d’eux n’ayant fait le déplacement.
Martin Fayulu, lui, y est allé, et il assume la contradiction. « Ndayishimiye fait partie intégrante du conflit. Ça nous regarde pas. Ce qui nous regarde, c’est qu’il est président en exercice de l’Union africaine. » Sa coalition a posé sa condition au retour, le 9 juillet. « Il ne saurait être question de suspendre les actions citoyennes ni d’engager un dialogue tant que Monsieur Félix Tshisekedi n’aura pas renoncé publiquement et définitivement à son projet de changement de Constitution. » S’y ajoutent la libération des prisonniers politiques et l’abandon des poursuites qu’elle juge politiques. Sa marche du 22 juillet est maintenue.
Félix Tshisekedi a répondu par avance, dans son adresse à la Nation du 29 juin. « Le dialogue ne peut être détourné de son sens. Il ne saurait devenir un instrument de pression, de contournement des institutions ou de remise en cause de la volonté du peuple, telle qu’exprimée conformément à la Constitution et aux lois de la République. » Le chef de l’État conditionne toute discussion au retour de la paix à l’Est et pose que le recours aux armes n’ouvre aucun droit à la négociation. L’AFC/M23, de son côté, a décliné, son coordonnateur adjoint Bertrand Bisimwa jugeant inutile de s’interroger sur une médiation « lorsque le médiateur s’avère être, lui-même, belligérant ».
Reste l’objet réel de la dispute, et il faut le dire précisément parce que le raccourci circule. Il n’existe pas de projet de révision constitutionnelle déposé. Ce qui existe est une proposition de loi organisant un référendum, portée par le député Paul-Gaspard Ngondankoy, adoptée à l’Assemblée nationale le 9 juin par 348 voix contre 2, harmonisée avec le Sénat à la mi-juin, et que Félix Tshisekedi a déférée à la Cour constitutionnelle le 29 juin au titre de l’article 160. Elle n’est pas promulguée. Elle prévoit une commission d’experts, puis une Assemblée constituante réunissant Parlement, assemblées provinciales, gouverneurs et conseillers municipaux, statuant aux trois cinquièmes, puis un référendum.
L’histoire, elle, offre quatre points de comparaison, et un seul est encourageant. Le dialogue intercongolais de Sun City, ouvert le 25 février 2002 et clos le 12 avril, a débouché sur l’accord global et inclusif signé à Pretoria le 17 décembre, la formule un plus quatre, et une transition menée jusqu’aux élections de 2006. C’est le seul à avoir produit ce qu’il promettait. Les Concertations nationales, ouvertes par Joseph Kabila le 7 septembre 2013 et closes le 5 octobre, ont accouché de sept cents recommandations et davantage, dont une centaine dites clés, parmi lesquelles celle de ne pas toucher aux dispositions verrouillées de la Constitution. Le gouvernement de cohésion nationale qui devait en sortir n’a été formé que plus d’un an plus tard, et le reste est resté lettre morte. Le dialogue de la Cité de l’OUA, facilité en 2016 par l’Union africaine et Edem Kodjo, a produit un accord le 18 octobre sans le moindre calendrier électoral, et fut boycotté par l’UDPS et la majorité de l’opposition. L’accord de la Saint-Sylvestre, signé le 31 décembre 2016 sous médiation de la CENCO, promettait des élections dans les douze mois, l’absence de troisième candidature de Joseph Kabila, et ni référendum ni révision constitutionnelle. Les élections ont eu lieu le 30 décembre 2018, avec deux ans de retard.
Deux de ces quatre dialogues portaient déjà, littéralement, sur la question qui revient aujourd’hui, celle de savoir si l’on peut toucher aux articles verrouillés. En 2013, la réponse fut non. En 2016, ce fut ni référendum ni révision. Chacun a créé un organe de suivi. Aucun n’a créé de mécanisme de sanction. Le CNSA en est la trace vivante, neuf ans après.
L’empilement, lui, s’est aggravé. La RDC compte aujourd’hui la feuille de route de Doha signée le 15 novembre 2025 et ses huit protocoles, son extension de Montreux tenue du 13 au 17 avril 2026, l’accord de Washington avec le Rwanda, la médiation togolaise de l’Union africaine, les consultations burundaises, le Pacte social de la CENCO et de l’ECC que Kinshasa n’a jamais formellement accepté ni rejeté, et le CNSA. Le bilan est mesurable. Le groupe d’experts de l’ONU parle de résultats limités et n’a constaté que des repositionnements tactiques de quinze à vingt kilomètres. Sur les mille prisonniers affiliés à l’AFC/M23 enregistrés par la Croix-Rouge et censés être libérés après Montreux, Kinshasa n’en a validé que 311, et trois mois plus tard aucun échange n’a eu lieu, un engagement que Radio Okapi impute aux deux camps.
Olenghankoy réclame aussi une chose que peu osent formuler. Que le dialogue commence par Joseph Kabila, condamné à mort par contumace le 30 septembre 2025 par la Haute Cour militaire, et que soient levées les poursuites visant ceux appelés à discuter. Le ministre d’État Azarias Ruberwa a lui-même déclaré le 7 juillet que cette condamnation « n’est ni juste ni humaine ». À six jours de la marche du 22 juillet, la question posée à Kinshasa n’est donc pas de savoir s’il faut dialoguer. Tout le monde le dit. Elle est de savoir ce qu’un cinquième dialogue ferait que les quatre précédents n’ont pas fait.
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