Ebola et grossesse : ce qu’on répond aux femmes enceintes de Bunia, et ce que l’OMS établit
Un dialogue communautaire tenu le 6 octobre à Bunia avec une vingtaine de femmes en consultation prénatale a fait remonter une rumeur précise sur l’hôpital. La réponse apportée sur le terrain recouvre deux questions que l’OMS traite séparément, et dont l’une a une réponse documentée en sens inverse.
Ebola et grossesse : ce qu’on répond aux femmes enceintes de Bunia, et ce que l’OMS établit
AFP
Le Conseil sur la santé et l’académie de médecine, une association sans but lucratif congolaise qui se présente comme composée de prestataires de soins, a tenu le lundi 6 octobre 2026 un dialogue communautaire au Centre nutritionnel et de consultation ambulatoire SAIO de Bunia, en Ituri, avec une vingtaine de femmes fréquentant la consultation prénatale. La séance, d’environ une heure, a été organisée avec l’appui du Fonds humanitaire en République démocratique du Congo. Son objet, selon l’organisation : expliquer la maladie à virus Ebola, déconstruire les rumeurs et encourager la poursuite des consultations prénatales.
Sylvain Mayoga, pédiatre au centre et animateur de la séance, a posé le cadre : « La situation épidémiologique en Ituri appelle à une vigilance accrue. En raison de la proximité des zones affectées et de la forte mobilité des populations, le risque de propagation de la maladie à virus Ebola reste important. »
Le document le plus utile de cette séance n’est pas le message de prévention. C’est une phrase prononcée par une participante, sous couvert d’anonymat : « On nous dit que si on va à l’hôpital pendant Ebola, on va nous injecter le virus, l’on peut être retenue de force et par après déclarée malade bien que nous ne l’étions pas. »
Une rumeur que les rapports ne consignent pas
Cette formulation précise ne figure pas dans la littérature de la riposte congolaise. Ce qui y figure, ce sont des variantes voisines. Une enquête menée en 2021 dans les zones de santé de Beni, Butembo et Mabalako auprès de 631 personnes, publiée en janvier 2024 dans PLOS Global Public Health, relevait que 223 répondants, soit 35,3 %, se méfiaient de l’équipe de vaccination, et que neuf des soixante-dix-sept personnes ayant refusé le vaccin craignaient qu’il leur donne la maladie. Une revue systématique des idées fausses sur Ebola en Afrique subsaharienne, publiée en 2022, recensait la transmission par l’air dans huit études, par les moustiques dans six, la sorcellerie dans trois, et la propagation délibérée par des humanitaires étrangers dans deux.
Dans l’épidémie en cours, la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge a dû faire démontrer publiquement par ses volontaires la préparation du chlore, des habitants craignant qu’il serve à empoisonner. Médecins sans frontières documente des accusations portées contre le personnel soignant d’avoir introduit la maladie, et un centre de traitement détruit le 30 juin.
À Bunia, la défiance a pris une forme matérielle. Le 21 mai, des jeunes appuyés par la famille d’un enfant mort d’Ebola ont pris d’assaut l’hôpital général de référence de Rwampara pour récupérer le corps : deux tentes d’isolement incendiées, un corps calciné, des malades en fuite. Luc Malembe, acteur sociopolitique local, demandait alors « qu’on associe des leaders connus de la population qui peuvent être écoutés pour qu’ils portent le message ». Les violences contre la riposte ont été recensées depuis le mois de mai.
Le rapport de situation n° 143 de l’Institut national de santé publique, arrêté au 4 octobre, chiffre l’effort de communication en Ituri sur vingt-quatre heures : 23 782 visites à domicile ayant touché 105 316 personnes, 998 causeries éducatives réunissant 20 218 personnes, 112 sensibilisations de masse, 389 alertes communautaires notifiées dont 142 décès. Aucune rumeur n’y est nommément consignée. La séance de lundi en documente une.
Deux questions que la réponse mélange
Selon le compte rendu de l’organisation, l’équipe a répondu aux inquiétudes en expliquant « qu’il n’y a pas de transmission pendant la grossesse si les mesures barrières sont respectées », tout en insistant sur une vigilance maximale au moment de l’accouchement. La phrase recouvre deux questions que les autorités sanitaires traitent séparément.
La première est le risque de contracter la maladie en se présentant dans une structure de soins. Ce risque n’est pas nul et il est documenté dans cette épidémie précise. Le cas index remonte à un agent de santé de la zone de santé de Rwampara, en périphérie de Bunia, dont les premiers symptômes sont datés du 24 avril 2026. Dès le 17 mai, en déclarant l’urgence de santé publique de portée internationale, l’Organisation mondiale de la santé relevait « des lacunes concernant les mesures de lutte anti-infectieuse ». Au 20 août, 158 soignants avaient été infectés et 45 étaient morts. Le personnel de santé reste la catégorie la plus exposée.
La doctrine officielle n’est pourtant pas l’évitement. Le comité d’urgence du Règlement sanitaire international recommande, depuis le 24 août, de « maintenir la fourniture de l’ensemble des services de santé essentiels, en mettant en œuvre des mesures de lutte anti-infectieuse », et précise que ces services comprennent « au minimum, le diagnostic et le traitement du paludisme, ainsi que les services de santé de la mère et de l’enfant ». Le message adressé aux femmes de Bunia est donc fondé sur ce point.
La seconde question est celle du fœtus, et la réponse établie va dans l’autre sens. L’aide-mémoire de l’OMS sur la maladie à virus Ebola, mis à jour le 24 avril 2025, indique que le virus peut persister dans le placenta, le liquide amniotique et le fœtus des femmes infectées pendant la grossesse, ainsi que dans le lait maternel des femmes qui allaitent. La ligne directrice que l’OMS a consacrée en février 2020 à la prise en charge des femmes enceintes et allaitantes fait état d’issues de grossesse défavorables proches de 100 % chez les femmes qui contractent la maladie pendant la grossesse.
Les séries disponibles donnent la mesure. Chez les femmes enceintes infectées, la létalité était de 89 % lors de l’épidémie de 1976, de 93 % à Kikwit en 1995, de 55 % en Afrique de l’Ouest entre 2013 et 2016. Au centre de traitement de Mangina, entre décembre 2018 et janvier 2020, vingt-sept femmes enceintes ont été admises : la létalité brute y était de 56 %, contre 48 % chez les femmes non enceintes, et l’écart disparaissait après appariement statistique. Deux naissances vivantes y ont été enregistrées, un seul nourrisson a survécu. Les autres survies néonatales connues, en Guinée en 2015 et au Nord-Kivu en 2019, ont fait l’objet de publications scientifiques parce qu’elles sont exceptionnelles.
L’insistance de l’équipe sur l’accouchement est, elle, conforme aux protocoles : l’OMS impose l’équipement de protection individuelle complet pour les gestes obstétricaux chez une patiente suspecte ou confirmée, et prescrit l’arrêt immédiat de l’allaitement en attendant deux tests négatifs du lait maternel à vingt-quatre heures d’intervalle.
Ni vaccin homologué, ni traitement autorisé pour cette souche
L’épidémie en cours est due à la souche Bundibugyo, contre laquelle il n’existe aucun vaccin ni traitement homologué, ce que l’OMS a rappelé le 17 mai puis le 24 août. Les deux traitements qu’elle recommande depuis août 2022, et qu’elle autorise explicitement pour les femmes enceintes et allaitantes, ne valent que pour la souche Zaïre. Ervebo, le vaccin déployé, est homologué contre cette même souche Zaïre.
Dans une orientation d’urgence publiée le 31 août, l’OMS conclut que les données disponibles ne permettent pas d’établir si Ervebo offre une protection utile chez l’humain contre Bundibugyo, et restreint son emploi à des protocoles de recherche. La vaccination des soignants a commencé le 27 août ; au 6 septembre, 2 007 personnes avaient été vaccinées dans six zones de santé de trois provinces. Un essai distinct porte sur les soignants de première ligne.
Le groupe stratégique consultatif d’experts de l’OMS recommande par ailleurs d’inclure les femmes enceintes et allaitantes dans les anneaux de vaccination, en assumant un usage hors indication. Rapporté à la souche qui circule en Ituri, cela revient à proposer un produit dont l’efficacité n’est pas établie contre elle.
Ce que la séance de lundi documente
La zone de santé de Bunia compte 1 779 cas confirmés et 584 décès, soit une létalité de 32,8 %. Pour l’ensemble de l’Ituri, les rapports de l’Institut national de santé publique donnent 6 450 cas et 2 968 décès, soit 46 %. Se faire soigner à Bunia offre donc de meilleures chances qu’ailleurs dans la province.
C’est pourtant là que la fréquentation a le plus reculé. Le recours aux services essentiels a chuté de 42 % dans les foyers de l’épidémie, accouchements assistés et premières consultations prénatales comprises, et un chiffre de 109 décès maternels évitables est sorti au mois de juillet d’un compte rendu d’audience, sans figurer dans aucun tableau de la riposte.
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