Ebola en Ituri : ce que disent les chiffres d’une épidémie qui s’accélère
En un mois, l'épidémie d'Ebola déclarée dans l'Ituri est passée de huit cas confirmés à plus de sept cents, et de zéro à 149 morts. Causée par une souche rare sans vaccin homologué, elle déborde déjà sur deux autres provinces et l'Ouganda.
Le 16 mai 2026, les laboratoires confirmaient huit cas d’Ebola dans la province de l’Ituri. Un mois plus tard, au 15 juin, le ministère de la Santé de la RDC dénombre 808 cas confirmés et 192 décès — soit une létalité de près de 24 %. Une cinquantaine de patients se sont rétablis, mais la courbe ne ralentit pas : pour la seule journée de dimanche, 26 nouveaux cas et 11 décès ont été enregistrés. L’épidémie touche trois provinces — Ituri, Nord-Kivu, Sud-Kivu — avec des cas confirmés jusqu’à Kampala, en Ouganda.
Une courbe qui s’accélère
Le chiffre qui inquiète le plus n’est pas le total, mais la pente. Entre le 22 mai et le 6 juin, l’Organisation mondiale de la santé a vu le nombre de cas confirmés multiplié par huit ; un mois après la déclaration de l’épidémie, Médecins sans frontières alerte que le virus progresse plus vite que le déploiement de l’aide. Le bilan réel est d’ailleurs probablement plus lourd que les cas confirmés : l’OMS et les autorités ont parlé, dès la fin mai, de plus de 200 décès suspects en attente de tests. La létalité calculée sur les seuls cas confirmés — près de 24 % au 15 juin — est une mesure prudente, appelée à évoluer : elle tend à monter à mesure que les cas en cours se concluent, et elle ne dit rien des morts non testés.
Une souche rare, sans vaccin homologué
Cette épidémie a une particularité qui pèse sur la riposte : elle est due à la souche Bundibugyo, l’une des plus rares du virus Ebola. On ne l’avait observée que deux fois — en Ouganda en 2007, et déjà en RDC, à Isiro, en 2012. Sa létalité historique, de 25 à 50 %, est inférieure à celle de la souche Zaïre, responsable des grandes flambées congolaises. Mais cette rareté a un coût : il n’existe aucun vaccin ni traitement homologué contre cette espèce. Le vaccin Ervebo, qui a changé la donne lors de l’épidémie de 2018-2020, cible la souche Zaïre ; son efficacité contre Bundibugyo n’est que partielle et incertaine.
La souche explique aussi le retard initial. Les premiers prélèvements sont revenus négatifs : les tests utilisés ne détectaient que la souche Zaïre. Il a fallu attendre des tests adaptés pour confirmer les premiers cas, le 14 mai — alors que le premier malade connu, un soignant de Bunia, était mort dès la fin avril. Près d’un mois s’est écoulé entre les premiers signes et l’alerte officielle, dans une région où l’épidémie a d’abord été prise, par endroits, pour une « maladie mystique » ou un empoisonnement.
Encore loin de 2018-2020, mais plus rapide
Replacée dans l’histoire, l’épidémie de 2026 n’a pas encore atteint l’ampleur des grandes flambées congolaises. Celle de Yambuku, en 1976 — la toute première identifiée — avait fait 280 morts pour 318 cas. Celle de Kikwit, en 1995, 250 morts. Et surtout celle du Kivu, entre 2018 et 2020, la plus meurtrière de l’histoire de la RDC : 3 470 cas, 2 280 morts. Face à ces chiffres, les 808 cas de l’Ituri restent en deçà. Mais aucune flambée récente n’avait progressé aussi vite, et le terrain est, cette fois encore, l’un des plus difficiles du pays.
Un terrain miné par le conflit
Car l’Ituri n’est pas une province comme une autre. Le conflit qui s’y poursuit a jeté sur les routes près de 1,9 million de personnes, rendant le traçage des contacts presque impossible : les populations sont mobiles, les soignants régulièrement pris pour cible, et la province est une plaque tournante commerciale qui multiplie les voies de diffusion. À Goma, dans le Nord-Kivu sous contrôle du M23, un premier cas a été confirmé après le déplacement d’une femme venue de l’Ituri.
Que retenir, au 15 juin ? Que l’épidémie est encore loin du bilan de 2018-2020, mais qu’elle réunit les ingrédients qui avaient rendu celle-là si difficile à arrêter : une zone en guerre, une défiance des populations, et — élément nouveau et défavorable — une souche sans vaccin homologué. Les prochaines semaines, et la capacité à étendre le traçage et les soins, diront si la courbe peut être infléchie. BETO actualisera ce bilan à chaque point de situation officiel.
Comment nous avons fait
Sources. Épidémie en cours : points de situation officiels du ministère de la Santé de la RDC, recoupés avec l’OMS, l’Africa CDC et la presse (Radio Okapi, Le Monde, RFI). Épidémies passées : bilans finaux de l’OMS. Données arrêtées au 15 juin 2026.
Définitions. « Cas confirmés » = validés en laboratoire, distincts des « cas suspects » (non encore testés), plus nombreux. La « létalité » (près de 24 %) rapporte les décès confirmés aux cas confirmés.
Limites. Épidémie en cours : chiffres provisoires, révisés quotidiennement. La létalité des cas confirmés sous-estime probablement la mortalité réelle et tend à augmenter ; elle ne doit pas être lue comme un signe de moindre gravité. Le conflit en Ituri limite l’accès et la détection.
Vérification. Chiffres recoupés et recalculés ; chaque nombre re-vérifié par la rédaction. Correction visible et datée en cas d’erreur.