L’enfer télécom dans l’Est : ils sont reçus à l’examen d’État, sans pouvoir le savoir
De Nyakakoma à Walikale, les interruptions répétées de la téléphonie mobile privent les populations de mobile money, de soins et, cette semaine, de leurs résultats scolaires. Dans une région en guerre, la connexion est devenue un point de vulnérabilité.
L’enfer télécom dans l’Est : ils sont reçus à l’examen d’État, sans pouvoir le savoir
AFP
Sur les rives du lac Édouard, à Nyakakoma, les résultats de l’Examen d’État sont tombés le 10 juillet au soir. Personne n’a pu les lire. Depuis le 20 juin, le réseau Vodacom, seul opérateur de cette partie du territoire de Rutshuru, ne fonctionne plus. Les finalistes marchent des kilomètres vers la périphérie pour capter une barre de signal, ou confient leur code de consultation à un parent vivant dans une zone couverte. « Les élèves vivent dans une grande inquiétude. Beaucoup ne savent toujours pas s’ils ont réussi leur Examen d’État, simplement parce qu’ils n’ont aucun accès au réseau de télécommunication », témoigne Steven Tabaro Mukongo, enseignant sur place.
Le cas de Nyakakoma n’a rien d’exceptionnel. Depuis le début de l’année, l’Est vit au rythme des coupures. En janvier, de vastes zones du Nord-Kivu ont perdu Vodacom, Airtel et Orange pendant près d’un mois, avant un rétablissement le 17 février dans les territoires de Nyiragongo, Rutshuru, Lubero, Masisi, Walikale et à Kalehe, au Sud-Kivu. Walikale, Masisi et Rutshuru avaient été les plus touchés.
Dans ces zones enclavées et sans banques, la panne ne coupe pas que les conversations. Elle paralyse le mobile money, sur lequel repose presque toute la vie économique. Elle isole des villages entiers. « Nous nous débrouillons désormais avec une connexion Wi-Fi locale. Cela explique pourquoi nous n’avons plus d’informations en provenance de nos points focaux sur les axes Kalembe, Ihula et Katobo », déplorait en janvier Julien Buunda, porte-parole du Cadre inter-paysan pour la transformation des conflits, basé à Pinga. Plus tôt, dans la même localité, des coupures avaient déjà entravé la prise en charge médicale.
Les causes varient, et restent souvent sans explication officielle. Un technicien de Vodacom à Walikale a attribué la panne de janvier à de fortes pluies qui auraient endommagé des équipements de liaison satellitaire à Maluku, près de Kinshasa, avec des effets en cascade sur plusieurs provinces. D’autres épisodes relèvent du sabotage : le 28 janvier, le réseau Vodacom a été paralysé à Goma après l’intrusion d’inconnus dans son centre technique. Beaucoup de coupures, enfin, épousent la carte de la guerre, dans des localités disputées ou passées sous le contrôle de l’AFC/M23.
C’est là que la connexion cesse d’être un simple service. Dans une région où l’alerte, l’argent et le lien familial passent par le téléphone, la priver revient à isoler des populations déjà exposées. Le black-out coupe le mobile money quand il faut fuir, l’appel quand il faut soigner, l’information quand il faut se protéger. Que la cause soit une pluie sur un pylône, une main inconnue dans un centre technique ou une ligne de front, l’effet est le même pour l’habitant : le silence.
Rien n’indique, à ce stade, une politique unique de coupure. Les opérateurs communiquent peu, l’État rarement, et les zones occupées échappent à toute vérification indépendante. Reste un constat : à chaque interruption, ce sont les mêmes qui paient, les plus éloignés et les moins armés.
À Nyakakoma, les finalistes continuent de scruter l’horizon du lac, guettant l’apparition d’une barre de réseau. Leur diplôme existe déjà, quelque part sur un serveur. Il leur manque seulement le signal pour le savoir.