Dossiers spéciaux Ce que Global Witness documente sur la route Rubaya–Kigali

Ce que Global Witness documente sur la route Rubaya–Kigali

L'ONG britannique publie un rapport d'un an d'enquête sur la mine de Rubaya, sous contrôle AFC/M23. Cent vingt tonnes par mois traversent la frontière. Le coltan rwandais a bondi de cent cinquante pour cent en quatre ans.

Ce que Global Witness documente sur la route Rubaya–Kigali
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 14 JUIN 2026 - 15:09 WAT · 4 min de lecture

KINSHASA — Cent vingt tonnes de coltan congolais traversent chaque mois la frontière avec le Rwanda, en provenance de la mine de Rubaya tenue par l’AFC/M23, selon un rapport de Global Witness publié le 10 juin. Sur une année, l’ONG britannique chiffre à au moins mille quatre cents tonnes le volume du trafic. À titre de référence, Rubaya représente près de quinze pour cent de la production mondiale de coltan, minerai essentiel à la fabrication des composants électroniques.

L’enquête, qui s’étend sur douze mois, retrace l’itinéraire complet du minerai depuis les puits du Nord-Kivu jusqu’aux fournisseurs d’Apple, Microsoft et Sony. Le mécanisme décrit est simple. Une fois la frontière franchie, le coltan congolais est mélangé à la production rwandaise dans les centres de négoce de Kigali. Il reçoit ensuite les certificats du système ITSCI, dispositif privé de traçabilité financé par l’industrie elle-même, qui est censé garantir l’absence de lien avec un conflit armé.

Une hausse rwandaise inexplicable par la production locale

Le rapport documente des exportations officielles rwandaises de coltan en hausse de cent cinquante pour cent entre 2021 et 2025. La progression de la production minière nationale rwandaise n’explique pas ce bond. Le Rwanda ne dispose d’aucun gisement de coltan d’une ampleur comparable à Rubaya.

L’élément le plus directement embarrassant pour Kigali concerne James Kabarebe, ministre rwandais et figure historique de l’appareil sécuritaire. Selon les pièces présentées par Global Witness, le dirigeant d’une entreprise rwandaise liée au ministre figure parmi les acheteurs documentés du coltan extrait des zones tenues par les rebelles. Le ministre est déjà sous sanctions américaines depuis février 2026.

Le flux décrit nourrit l’effort de guerre du mouvement rebelle. Les experts des Nations unies ont estimé en avril 2026 à environ huit cent mille dollars par mois les revenus tirés par l’AFC/M23 du commerce du coltan de Rubaya. La somme finance des salaires, des achats d’armement et l’entretien d’un appareil de gouvernance parallèle dans les zones occupées.

La traçabilité ITSCI au centre du débat

Du côté congolais, le rapport conforte la stratégie judiciaire engagée depuis 2024. Kinshasa a déposé en décembre des plaintes pénales en France et en Belgique contre les filiales européennes d’Apple, pour recel de produits du pillage. Les avocats de la RDC affirmaient déjà que la traçabilité ITSCI servait de blanchiment. Global Witness va plus loin et nomme des entreprises rwandaises, des intermédiaires, des dates, des volumes.

L’industrie technologique a longtemps abrité son discours de responsabilité derrière le label ITSCI. Le rapport remet ce dispositif au centre du débat. Les auteurs rappellent que ITSCI est un programme géré par ITRI Tin Supply, structure britannique financée par les principaux acheteurs de minerais. Aucun mécanisme de contrôle indépendant n’a jamais été imposé à l’organisation.

Reste la portée pratique du document. Global Witness adresse trois séries de recommandations. Aux gouvernements occidentaux, durcir les contrôles à l’importation et étendre les sanctions individuelles. Aux entreprises, abandonner la traçabilité basée sur ITSCI au profit d’audits indépendants. À l’Union européenne, intégrer le coltan dans le périmètre du règlement sur le devoir de vigilance, en discussion à Bruxelles.

À Kigali, le porte parole du gouvernement Yolande Makolo a rejeté en bloc le rapport, qu’elle qualifie de propagande sans base documentaire. La société civile congolaise, par la voix du réseau Resource Matters, demande au procureur près la Cour de cassation l’ouverture d’une enquête sur les responsabilités congolaises éventuelles dans le circuit décrit.

Le Conseil de sécurité de l’ONU doit examiner le rapport des experts sur la RDC fin juin. La séquence diplomatique des prochaines semaines dira si les preuves rassemblées par Global Witness pèsent au-delà de l’indignation déclarative.

Commentaires
B
Cet article respecte les principes de transparence éditoriale de BETO. En savoir plus ›
Et aussi…