Coltan pillé à Rubaya : la filière qui mène de Kigali à Traxys et aux smartphones
Du minerai pillé à Rubaya jusqu'aux smartphones : négociants, fonderies et marques électroniques au bout de la chaîne du coltan de guerre, selon une enquête et des sanctions récentes.

Coltan pillé à Rubaya : la filière qui mène de Kigali à Traxys et aux smartphones
AFP
Le 10 juin 2026, l’organisation Global Witness a publié une enquête au titre sans détour, « Who buys Rwanda’s smuggled coltan ? ». Pour la première fois, un travail remonte toute la filière aval du coltan pillé à l’Est de la RDC, jusqu’aux négociants, aux fonderies et aux marques électroniques. Quinze jours plus tard, le 25 juin, le Trésor américain a sanctionné une raffinerie rwandaise, Gasabo Gold Refinery, pour avoir traité de l’or et du coltan sortis de l’Est congolais. Le bout de la chaîne entre dans le viseur des régulateurs.
Tout part de Rubaya, dans le Nord-Kivu. Cette zone minière, tenue par l’AFC/M23, concentre à elle seule environ 15 % de la production mondiale de tantale, le métal tiré du coltan. Depuis la prise de Goma, le minerai franchit la frontière presque à découvert. « La société de Kigali vient poser les étiquettes sur le coltan de Masisi, et il devient ainsi du coltan rwandais », a rapporté un contrebandier cité par Global Witness. En une opération d’étiquetage, le minerai congolais change de nationalité.
Le blanchiment passe par le dispositif censé l’empêcher. Le principal mécanisme de traçabilité de la filière, connu sous le sigle ITSCI, est retourné contre sa fonction. « ITSCI is instead undermined and used to launder a large share of smuggled coltan into supposedly legitimate supply chains », écrit Global Witness, soit : « ITSCI est au contraire dévoyé et sert à blanchir une large part du coltan de contrebande dans des chaînes prétendument légitimes. » L’étiquette qui devait garantir l’origine sert à la maquiller.
Les chiffres trahissent le tour de passe-passe. En 2024, le Rwanda a déclaré une production officielle de 350 tonnes de tantale, mais en a exporté 715, soit plus du double, selon le Groupe d’experts des Nations unies. Sept sociétés concentrent l’essentiel des exportations. Parmi les acheteurs figure le négociant Traxys, basé au Luxembourg, qui a acquis 280 tonnes de coltan au Rwanda en 2024, d’après Global Witness, une provenance que l’entreprise conteste. De là, le minerai gagne des fonderies en Chine et au Kazakhstan, puis les fabricants de composants, et enfin les smartphones, ordinateurs et véhicules.
Les entreprises citées se défendent. Traxys se dit attaché à des chaînes d’approvisionnement responsables, nie que le coltan qu’il exporte du Rwanda provienne de Rubaya, et affirme avoir cessé de s’y approvisionner en mai 2025. Les fonderies revendiquent une diligence conforme aux standards internationaux. Quant aux grandes marques électroniques, leur lien reste indirect, établi par la présence de fonderies suspectes dans leurs chaînes, ce qui n’établit pas un usage conscient de minerai de conflit. Plusieurs, dont Apple, disent avoir suspendu tout achat en RDC et au Rwanda.
Les autorités américaines, elles, frappent au portefeuille. La raffinerie Gasabo Gold et deux hommes d’affaires ont été inscrits sur la liste noire du Trésor, qui décrit l’acheminement de dizaines de kilos d’or congolais début 2026. Visée par une mesure administrative, et non par une condamnation judiciaire, la raffinerie n’a pas réagi publiquement. « The DRC’s mineral wealth rightfully belongs to the Congolese people », a déclaré le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, soit : « La richesse minière de la RDC appartient de droit au peuple congolais. » La formule vise l’aval autant que les milices.
Pour Kinshasa, cette filière est la preuve que l’agression a un modèle économique, et que ce modèle a des clients. Le pillage à Rubaya, la taxe prélevée par la rébellion, l’étiquetage à Kigali et l’achat par un négociant international forment une même chaîne. Les sanctions américaines et les enquêtes d’ONG documentent les faits, mais elles ne valent pas condamnation judiciaire des entreprises citées, qui gardent la faculté d’y répondre. Reste que le coltan de guerre a, désormais, un itinéraire connu.
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