Opinion Joseph Kabila, le « Ngembo » de la RDC
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Joseph Kabila, le « Ngembo » de la RDC

Dans cet éditorial à la plume acérée et au souffle littéraire, Litsani Choukran, fondateur de BETO, explore la trajectoire crépusculaire de Joseph Kabila à travers la métaphore africaine du Ngembo — cette chauve-souris condamnée à l’entre-deux, rejetée à la fois par les oiseaux et les bêtes. Ni rebelle, ni médiateur, ni signataire d’aucun accord, l’ancien président semble désormais suspendu entre silence et oubli, faute d’avoir su choisir son camp

Joseph Kabila, le « Ngembo » de la RDC
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 10 JUILLET 2025 - 16:43 WAT · 5 min de lecture
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Il était une fois, dans un royaume fracturé entre le chant du ciel et les grondements de la terre, une guerre éclata entre les oiseaux — altier cortège de plumes et de cris — et les bêtes — masse silencieuse enracinée dans la glaise de la mémoire. Au milieu de ce tumulte, planait un être étrange, aux contours flous, ni tout à fait oiseau, ni pleinement bête : le Ngembo. Une chauve-souris, tapie entre les branches et les grottes, spectatrice d’une guerre qu’elle n’osa jamais épouser franchement.

Longtemps, elle avait volé avec les oiseaux. Elle avait présidé leurs envols, réglé leurs migrations, conduit leur chant. Mais un jour, flairant la défaite ou le tumulte, elle replia ses ailes, descendit des cimes et gagna la lisière des forêts. Là, dans les hautes herbes de l’Est, au cœur des montagnes sombres, elle dressa campement. Pas tout à fait avec les bêtes. Pas tout à fait contre elles non plus. Elle observait, conseillait, consultait, chuchotait. « Je ne suis pas en guerre », disait-elle. « Je ne suis pas médiatrice », ajoutait-elle, comme pour se persuader elle-même de son ambiguïté.

Mais les bêtes finirent par la regarder avec méfiance. Et les oiseaux, eux, n’oublièrent pas la trahison. Puis un jour — peut-être sous l’effet d’un vent venu d’Amérique — les oiseaux et les bêtes signèrent la paix. Sans elle. Le parchemin fut scellé. Le calame trempa dans l’encre. Le Ngembo n’y figura pas. Nulle signature. Nulle mention.

Alors, la chauve-souris se redressa dans la nuit. Elle remonta, battit les ailes, vola jusqu’aux hauteurs où les oiseaux festoyaient, et réclama une place. Une voix. Un mot. Un dialogue. « Au nom de la cohésion nationale ». Mais les oiseaux, moqueurs, lui rappelèrent ses ailes, certes, mais aussi l’ombre qu’elles avaient jetée sur leur guerre. Elle descendit alors vers les bêtes, implorant un sursaut d’alliance. Mais là aussi, on lui rappela ses plumes, ses chants passés, et son engagement à demi-mot. La guerre était finie. Et elle, suspendue dans l’obscurité entre deux mondes, ne fut plus qu’un soupir politique, une ombre agitée par le vent, ni du ciel, ni de la terre. Un fantôme dans une paix signée sans elle.

Triste fin d’un souverainiste de courtepaille

Et voilà qu’en 2025, la fable devient chronique. Le conte, commentaire. Les couleurs de la savane se teintent de lobbying, les accords prennent l’odeur des corridors américains, et les chauves-souris ressuscitent dans les salles d’audience du Congrès. Ceux qui, hier encore, conspuaient toute idée d’ingérence étrangère, accourent aujourd’hui mendier une clause politique dans un accord diplomatique. Chris Smith, porte-parole des souverainistes d’occasion, tente de glisser dans un traité international l’obligation d’un dialogue entre acteurs congolais — comme si l’avenir du pays devait désormais être négocié à la lumière blafarde de Washington.

En 2018, pourtant, ces mêmes visages criaient à la trahison dès qu’un ambassadeur éternuait à Kinshasa. Aujourd’hui, ils rampent dans les couloirs capitolins, enveloppés d’honoraires froissés, de promesses sous contrat. Mais la réponse américaine, elle, fut aussi sèche qu’un couperet : « Le dialogue est une affaire congolaise. » Massad Boulos, émissaire de Trump, n’a même pas dissimulé son scepticisme : « Joseph Kabila est-il encore influent? ».

Car oui, l’ancien président a joué avec le feu. Mais ce n’était pas une flamme noble. C’était un feu de brousse, inconstant, fumant plus qu’il n’éclairait. Il s’est approché du M23 comme un Ngembo prudent : assez près pour effrayer les oiseaux, mais jamais assez pour mériter la confiance des bêtes. Il a soufflé sur les cendres de l’Est, sans jamais oser la braise. Il s’est imaginé pièce maîtresse d’une partie qui s’est jouée sans lui. Un coup de poker qui se retourne contre lui à présent. Nangaa signe à Doha. Kagame, à Washington. Le Ngembo, lui, rôde autour des campements sans invitation. Il n’est plus ni rebelle, ni facilitateur. Il n’est ni à Washington, ni même à Doha. Il n’est plus rien qu’un éclat de souvenir, une figure oubliée d’un livre qu’on referme. Un parfait Ngembo.

Mais ceci n’est ni pamphlet ni oraison. Je ne veux ni graver une tombe ni dresser une statue. Je ne suis ni juge, ni devin. Je n’offre ici qu’un regard. Et une leçon. Joseph Kabila aurait pu choisir la grandeur. En se retirant réellement. En acceptant de n’être plus acteur, mais mémoire. En étant, à défaut d’être aimé, utile. Il aurait pu devenir l’aîné silencieux de la République, le témoin sage des orages à venir. Il aurait pu, dans le silence, incarner l’exemple. Endurer même l’injustice, sans basculer dans le ressentiment et la trahison. Servir une nation qui fut la sienne, non par revanche, mais par fidélité.

Mais l’aigreur a voilé la sagesse. La rancune a étranglé la retenue. Et le Congo — vaste, brisé, indifférent — n’a plus de place pour ceux qui placent leur survie personnelle au-dessus de son unité. Je ne lui adresse ici qu’un seul conseil : une remise en cause. Faire son propre bilan, juger ses propres actions. Assumer ses propres responsabilités. Ne plus confondre sa trajectoire avec celle d’un pays. Même si c’est une question de vie ou de mort. Car, à Kashama, en 2021, il me l’a dit, dans un murmure presque prophétique : « Il faut choisir le bon camp. » Il l’a dit. Il a choisi le mauvais. Mais il n’est pas encore trop tard.

Litsani Choukran,
Le Fondé.

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