A Mbuji-Mayi, le drame de l’eau potable
Une ville de 2 824 638 habitants dont le réseau ne produisait, au dernier chiffre public de mars 2024, que 2,8 % du besoin quotidien boit une eau conditionnée que la loi encadre depuis 2015 et dont les arrêtés d'application restent introuvables. L'enquête démographique et de santé la plus récente attribue à l'eau en sachet 0,0 % des ménages du Kasaï-Oriental, parce qu'elle mesure la source principale du ménage, pas ce qui se boit dans la rue.
Une vue aérienne de la ville de Mbuji-Mayi, chef-lieu de la province du Kasaï-Oriental (RDC). Panoramio.com/Ph. VINCENT Francois
AFP
Au marché Simis, à Mbuji-Mayi, l’eau en sachet se vend au détail. « Nous vendons l’eau parce que les gens en ont besoin. Nous, on achète et on revend. C’est notre travail. Si on ne vend pas, on ne mange pas », déclare à Radio Okapi un vendeur que la station ne nomme pas. Un professionnel de la santé de Mbuji-Mayi, Charly Mukendi, déclare à Radio Okapi : « Cette eau-là a des impacts négatifs sur l’organisme et surtout nous ne savons pas dans quelles conditions ils sont en train de fermer cette eau-là. Quand nous manquons de l’eau, ils peuvent utiliser l’eau de puits. Du fait qu’on ne sait pas l’origine de cette eau. C’est une eau qui expose la population aux maladies des mains sales ».
La ville compte 2 824 638 habitants répartis en dix zones de santé selon la projection 2024 d’OCHA, et la province 4 461 110 habitants en dix-neuf zones de santé. En mars 2024, dernier chiffre public, la Régie de distribution d’eau y produisait environ 5 000 mètres cubes par jour. « La population de Mbuji-Mayi est estimée à 3.500.000 habitants et le besoin en eau potable est de 175.000m3 par jour, mais actuellement, la REGIDESO est autour de 5.000 m3, soit 2,8% de production. C’est vraiment catastrophique », expliquait à l’ACP le directeur provincial Claude Mbudilelo. La Régideso raisonnait alors sur une estimation de 3,5 millions d’habitants, supérieure à la projection 2024 d’OCHA. Sa capacité de production fonctionnelle est d’environ 35 000 mètres cubes par jour, pour une capacité installée d’environ 72 000. La ressource, elle, ne manque pas : « La Regideso capte de la source de Lukelenge, 4m3 d’eau par seconde, 14.400 m3 par heure et 345.600 m3 par jour. Donc les besoins sont noyés, c’est-à-dire Mbuji-Mayi est dans l’eau mais manque de l’eau », ajoutait-il. Deux financements de réhabilitation sont engagés, 26,2 millions d’euros de la Banque africaine de développement et 26 millions de dollars de la KfW, selon la direction régionale de la Régideso.
Trois mesures d’accès circulent au Kasaï-Oriental, qui ne comptent pas la même chose. Un taux de desserte de la ville de Mbuji-Mayi, d’environ 17 % en 2016, dont environ 10 % par la Régideso, selon le cadre de concertation provincial eau, hygiène et assainissement rapporté par Radio Okapi, contre 2,02 % dans les cinq territoires de la province, où environ 99 % des habitants n’avaient pas accès à l’eau potable. Un taux d’accès provincial de 25,5 %, cité en mars 2026 par le gouverneur intérimaire Pascal Ilunga : « Le taux d’accès à l’eau potable au Kasaï Oriental s’élève à 25,5%. Cependant, ce taux reste encore faible malgré les ressources hydrauliques abondantes dont regorge notre province. De nombreuses familles notamment dans les milieux ruraux et périurbains continuent à éprouver des difficultés d’accès à une eau de qualité », déclarait-il à l’ACP. Et une part de ménages utilisant une source d’eau améliorée, 87,8 % au Kasaï-Oriental contre 52,5 % au niveau national, mesurée par l’enquête démographique et de santé EDS-RDC III de 2023 et 2024, qui compte aussi 70,3 % de ménages disposant d’un service d’eau élémentaire. Ni la même définition, ni le même périmètre, ni la même année.
En juin 2025, le bidon de 20 litres est passé à 1 000 francs congolais, contre 200 hors pénurie, selon le gestionnaire de l’ASUREP Butshimunyi, Pierre Célestin Mukendi, dont le réseau communautaire dessert au moins 40 000 ménages. « Une pénurie d’eau sévit presqu’avec acuité dans la ville de Mbuji-Mayi, où un bidon de 20 litres d’eau est vendu à 1.000 FC en lieu et place de 200 FC, raison pour laquelle l’ASUREP Butshimunyi est prise d’assaut, dès 04 heures du matin, par une foule nombreuse des ménagères », indiquait-il à l’ACP. Le directeur régional de la Régideso pour l’espace grand Kasaï, Didier Mbudi Lelo, pointe une autre contrainte : « L’autre problème de Mbuji-Mayi qui est récurrent, c’est l’énergie. Donc si dans la ville on remarque qu’il y a problème de courant, sachez que nous aussi nous sommes victimes ».
Une loi de 2015, des arrêtés d’application introuvables
La loi n° 15/026 du 31 décembre 2015 relative à l’eau punit, à son article 115, d’un an à trois ans de servitude pénale et de 5 millions à 500 millions de francs congolais quiconque fournit une eau hors normes de potabilité. Un autre document, un Code de l’hygiène daté d’avril 2015 et porté par le ministère de la Santé publique, consacre son article 60 aux eaux en sachets et son article 53 au libre accès des inspecteurs à toute installation de production, de stockage ou de vente d’eau. Le texte se désigne lui-même comme une loi, mais sa promulgation n’a pas été établie au Journal officiel.
Mais la loi renvoie les conditions et procédures d’agrément des organismes de contrôle à un arrêté conjoint des ministres de la Santé publique et du Service public de l’eau. Onze ans après la loi, aucun arrêté d’application n’est publié. L’Office congolais de contrôle déclare 3 422 collaborateurs, neuf directions provinciales et vingt-deux agences. Sa page de présentation des missions ne cite pas l’eau conditionnée.
Une consommation que les statistiques ne comptent pas
L’EDS-RDC III mesure bien l’eau en sachet. Pour le Kasaï-Oriental, sur une base pondérée de 899 ménages, elle l’attribue comme source principale d’eau de boisson à 0,0 % d’entre eux, contre 0,1 % au niveau national. L’indicateur porte sur la source principale du ménage : une eau achetée à l’unité dans la rue n’y entre pas. La même enquête montre aussi que 3,0 % des ménages de la province disposent d’un robinet dans la cour ou sur la parcelle, 0,3 % d’un robinet dans le logement, 24,7 % ont l’eau sur place et 22,6 % en sont à plus de trente minutes aller-retour.
À l’échelle du pays, le Programme commun de suivi de l’OMS et de l’UNICEF situe à 35,7 % la part de la population utilisant en 2024 des services d’eau de boisson au moins élémentaires, 59,3 % en milieu urbain, et à 16,3 % la part disposant de services d’assainissement au moins élémentaires.
Les conséquences sanitaires sont mesurées ailleurs dans la province. Une étude publiée en octobre 2025 dans le Global Scientific Journal par Tshivuadi Kabongo Nestor et ses coauteurs, portant sur 660 ménages des cités de Kasansa, Lukalaba et Tshilenge, relève que 83,3 % d’entre eux ont rapporté au moins un cas de maladie hydrique dans les six derniers mois, avec 49,8 % de dysenterie et 40,4 % de fièvre typhoïde ; 74,4 % s’approvisionnent à des sources naturelles non protégées, et 93,3 % jugent pourtant le goût de leur eau bon. Cette enquête par questionnaire ne comporte pas d’analyse de laboratoire et ne porte pas sur l’eau en sachet. Au 9 juillet 2025, le Kasaï-Oriental cumulait depuis janvier 292 cas de choléra et 18 décès, soit 6,1 % de létalité, quand la République démocratique du Congo en a compté plus de 71 200 et 2 070 décès sur l’ensemble de 2025.
Aucune analyse de laboratoire portant sur de l’eau en sachet vendue en RDC n’est disponible en source ouverte, ni à Mbuji-Mayi ni ailleurs. Les seules données publiées viennent d’autres pays. À Dakar, une étude de Modou Dieng et de ses coauteurs sur 60 échantillons et 15 marques trouve 83 % de contamination. À Douala, un travail de Jean Ernest Kamguem sur 25 marques recensées les trouve toutes contaminées par les coliformes fécaux, les coliformes totaux ou la flore mésophile. Aucune de ces deux études ne porte sur l’eau vendue en République démocratique du Congo.