Santé Rougeole, Ebola, hôpitaux : ce que les crises sanitaires disent de l’État congolais
Santé

Rougeole, Ebola, hôpitaux : ce que les crises sanitaires disent de l’État congolais

Rougeole, Ebola, hôpitaux : ce que les crises sanitaires disent de l’État congolais
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 23 JUILLET 2026 - 00:08 WAT · 8 min de lecture

À l’hôpital général de référence de Punia, dans le Maniema, les lits d’enfants ne désemplissent pas depuis juin. Plus de deux mille cas de rougeole y ont été recensés, et vingt et un enfants de moins de cinq ans en sont morts, selon le médecin directeur, le docteur Amisi Makutano. À plusieurs centaines de kilomètres de là, au Sud-Kivu, Médecins sans frontières indique avoir pris en charge plus de 2 300 cas de rougeole entre avril et juin. Et pendant ce temps, en Ituri, une épidémie d’Ebola a déjà fait près de neuf cents morts. Ces trois foyers, éloignés et distincts, disent la même chose d’un État, sa difficulté à protéger ses habitants avant que la maladie ne frappe.

La rougeole est le plus révélateur de ces fléaux, parce qu’il est le plus évitable. C’est une maladie contre laquelle un vaccin existe depuis des décennies. Or la République démocratique du Congo en abrite les plus grandes épidémies du monde. Celle de 2019 fut la plus meurtrière de la planète, avec plus de six mille décès selon l’Organisation mondiale de la santé. En 2025, le pays a de nouveau enregistré plus de 82 000 cas suspects et plus de mille cent morts. Le retour périodique d’un mal que la vaccination suffit à écarter n’est pas une fatalité épidémiologique, c’est un verdict sur la prévention.

Ce verdict tient dans un chiffre. La couverture par la première dose de vaccin contre la rougeole était estimée à 55 % en 2024, quand l’immunité collective en exige au moins 95 %. La RDC figure parmi les neuf pays qui concentrent, à eux seuls, plus de la moitié des enfants « zéro dose » de la planète, ceux qui n’ont jamais reçu la moindre injection. Des campagnes de rattrapage sont menées, comme celle d’avril 2026 qui visait plus de soixante millions d’enfants. Mais elles colmatent une routine qui fuit, celle de la vaccination de proximité.

Cette routine bute d’abord sur une chaîne du froid défaillante. Un vaccin qui n’est pas conservé au frais est un vaccin perdu. Le docteur Jean Gilbert Ndong, coordinateur médical de MSF en RDC, en dresse le tableau. Il pointe « le sous-financement chronique du système de santé, les coupures fréquentes d’électricité nécessaires à la conservation des vaccins, le manque de personnel formé et de matériel médical élémentaire », autant de facteurs qui « affaiblissent les systèmes de surveillance et contribuent à une faible couverture vaccinale ». Il ajoute que les coûts d’acheminement ont été multipliés par quatre, et qu’un transport de quelques jours peut prendre plus d’un mois pendant la saison des pluies. La géographie et la guerre font le reste, en rendant des territoires entiers difficiles d’accès.

L’Ebola raconte l’autre face du même problème, celle d’un État qui voit tard. L’épidémie en cours, due à la souche rare Bundibugyo, a été déclarée le 15 mai. Mais le premier cas présumé, un soignant de Bunia, présentait des symptômes dès le 25 avril. Pendant quatre semaines, le virus a circulé sans être identifié. Les laboratoires régionaux ont d’abord testé les prélèvements avec des appareils calibrés pour une autre souche, celle de Zaïre, qui n’a pas reconnu le Bundibugyo, avant que l’Institut national de recherche biomédicale de Kinshasa ne confirme le diagnostic. Le temps que l’alerte remonte, la maladie s’était déjà propagée dans au moins neuf zones de santé et jusqu’en Ouganda.

Ce retard n’est pas rattrapé. De retour de Bunia à la mi-juillet, le responsable des urgences sanitaires de l’OMS, Chikwe Ihekweazu, livrait un constat sévère. « 80 % des nouveaux cas ne figurent pas sur nos listes de contacts et proviennent donc de chaînes de transmission inconnues », relevait-il, ajoutant que beaucoup de malades meurent « dans leur communauté, sans jamais avoir atteint un établissement de santé ». L’organisation estime que l’ampleur réelle de l’épidémie dépasse « au moins deux à quatre fois » les cas signalés, qui atteignaient 2 267 confirmés et 893 décès au 17 juillet. Un système qui ne voit qu’une fraction de ce qui se passe court toujours derrière la contagion.

Derrière ces défaillances, il y a un choix budgétaire. Présenté en novembre 2025 par la Première ministre Judith Suminwa, le budget 2026 consacre près de 30 % de ses crédits, soit près de douze mille milliards de francs, à la défense et à la sécurité, un niveau jamais atteint. La santé, elle, reçoit de l’ordre de 10 % des crédits, environ 5 500 milliards de francs, en recul pour la deuxième année consécutive selon les analyses de la société civile. La défense reçoit donc plus du double de la santé. La RDC reste ainsi loin de l’engagement pris à Abuja en 2001 par les États africains, celui de consacrer 15 % de leur budget à la santé, un seuil dont le pays s’éloigne au lieu de s’en rapprocher. Et ces montants sont des crédits votés, souvent supérieurs aux dépenses réellement exécutées.

La guerre à l’Est justifie l’effort militaire. Mais elle est aussi ce qui vide les hôpitaux de leurs patients solvables, fait fuir les soignants et empêche la surveillance. La dépense sécuritaire ne rembourse jamais la prévention sanitaire qu’elle contribue à ruiner. Le résultat se lit dans les ordres de grandeur. La dépense de santé par habitant tourne autour de vingt-quatre dollars par an, moins du tiers de ce que recommandent les experts du financement de la santé. Et une large part de cette dépense, de l’ordre de 40 à 50 %, sort directement de la poche des ménages, bien au-delà du seuil que l’OMS juge soutenable. Se soigner, en RDC, reste d’abord une affaire privée.

Ce que l’État ne finance pas, les partenaires le prennent en charge. La riposte contre l’Ebola repose sur eux. La Banque mondiale a mobilisé plus de deux cents millions de dollars, financé le plus grand laboratoire de biosécurité de l’Est du pays et réhabilité la salle de crise d’où est coordonnée la réponse nationale. Gavi et l’UNICEF fournissent les vaccins. En 2024, plus de 70 % de l’action humanitaire dans le pays était financée par les seuls États-Unis. Cette dépendance a une contrepartie brutale, sa fragilité. Lorsque Washington a gelé, début 2025, l’essentiel de son aide, la riposte a vacillé, jusqu’à aggraver une flambée de choléra à Goma privée d’eau potable.

Le maillon humain porte la même marque. La densité médicale du pays est parmi les plus faibles au monde, de l’ordre de quatre médecins pour dix mille habitants d’après les données disponibles, et bien moins encore dans les zones rurales de l’Est. Et ceux qui tiennent la ligne ne sont pas toujours payés. Au cœur de la riposte Ebola, des soignants ont menacé de faire grève faute d’avoir touché leurs primes, un différend que le ministre de la Santé, Samuel-Roger Kamba, a reconnu en évoquant « des retards de paiement ». Faire tenir un dispositif d’urgence avec des agents impayés résume le rapport de l’État à sa propre santé publique.

Au bout du compte, ces épidémies tiennent lieu de miroir. Elles montrent un État qui préfère armer que prévenir, incapable de couvrir son territoire et de voir à temps ce qui s’y propage, dépendant de bailleurs extérieurs pour l’ossature même de ses ripostes, et prompt à se mobiliser dans l’urgence après avoir négligé ce qui l’aurait évitée. Le directeur d’Africa CDC, Jean Kaseya, le formule comme un principe, « la détection précoce, le partage transparent des informations et une action régionale coordonnée sont essentiels pour enrayer Ebola avant qu’il ne se propage ». La RDC en fait, à chaque crise, la démonstration par le manque. Les enfants morts de rougeole à Punia et les villageois emportés par l’Ebola en Ituri en sont le décompte, celui d’une prévention à laquelle l’État n’a pas donné les moyens de les protéger.

Commentaires
B
Cet article respecte les principes de transparence éditoriale de BETO. En savoir plus ›
Et aussi…