Société Assainissement de Kinshasa : où en est vraiment la Task Force, et ce qu’elle change pour les Kinois

Assainissement de Kinshasa : où en est vraiment la Task Force, et ce qu’elle change pour les Kinois

Deux semaines après le lancement de ses opérations, la Task Force présidentielle d'assainissement de Kinshasa a transformé quelques artères, essuyé des attaques et suscité autant d'espoirs que de doutes. Avancées par commune, difficultés, impact sur les Kinois : l'état des lieux.

Assainissement de Kinshasa : où en est vraiment la Task Force, et ce qu’elle change pour les Kinois
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 20 JUILLET 2026 - 15:56 WAT · 7 min de lecture

Deux semaines après le lancement de ses opérations, la Task Force présidentielle chargée d’assainir Kinshasa a déjà transformé quelques artères, essuyé des attaques et suscité autant d’espoirs que de doutes. Voulue par le président Félix Tshisekedi et confiée au Service national, elle mobilise près de cinq mille jeunes dans une ville qui a vu passer, ces dernières années, plusieurs campagnes de salubrité sans lendemain. La vraie question n’est pas de savoir si elle nettoie, mais si elle nettoiera durablement, et à quel prix pour ceux qui vivent au bord des caniveaux qu’elle cure.

Une force présidentielle, cinq mille « bâtisseurs »

La Task Force n’est pas un service communal ordinaire. Placée sous l’autorité directe du chef de l’État, elle est pilotée par le Service national et son commandant, le lieutenant-général Jean-Pierre Kasongo Kabwik. Ses troupes, surnommées les « bâtisseurs de la nation », sont pour une large part d’anciens délinquants urbains, ces jeunes que l’on appelait kuluna, passés par une réinsertion de deux ans dans les camps du Service national avant d’être renvoyés en ville, cette fois en tenue et pour balayer.

Le gouvernement a doté cette force d’un dispositif logistique conséquent : trente-quatre camions-bennes de trente tonnes, une vingtaine de véhicules tout-terrain et une cinquantaine de motos neuves, destinés à couvrir l’ensemble de la capitale. Le mandat couvre le curage des caniveaux, l’évacuation des immondices, le dégagement des emprises de la chaussée, l’assainissement des marchés et la remise en ordre des espaces publics. Les opérations ont démarré le 15 juillet dans le district de la Tshangu, à l’est de la ville, l’un des plus densément peuplés et des plus exposés aux inondations.

Les avancées, quartier par quartier

Sur le terrain, les premiers effets sont visibles là où les équipes sont passées. À la place Pascal, à Masina, le site a changé de visage en moins d’une journée : caniveaux curés, chaussée dégagée, tas d’immondices évacués. En inspectant les travaux le 18 juillet, le chef de l’État s’est dit satisfait des premiers résultats et a salué la discipline des bâtisseurs. Le déploiement doit ensuite gagner d’autres communes selon un calendrier progressif, en visant d’abord les zones les plus touchées par l’insalubrité.

Reste que le périmètre couvert demeure, à ce stade, une fraction de la ville. Kinshasa compte vingt-quatre communes et plus de dix millions d’habitants, et l’essentiel de l’action des deux premières semaines s’est concentré sur la Tshangu. La démonstration de force est réelle, sa généralisation reste à venir, et c’est sur cette généralisation que se jouera le jugement des Kinois. Une avenue nettoyée sous les caméras ne vaut que si le quartier voisin l’est aussi la semaine suivante.

Les difficultés, des équipes prises pour cible

Le premier obstacle n’est pas venu des tas d’ordures, mais d’affrontements. Le 18 juillet, au lendemain de la visite présidentielle, des équipes ont été attaquées dans le quartier 3 de Masina et aux abords du pont Matete. Un encadreur, l’adjudant-chef René Akpondo, a été grièvement blessé à la tête. La Task Force a fermement condamné ces violences et annoncé l’ouverture d’une enquête pour en identifier les auteurs.

C’est ici que le dossier devient inflammable. Selon des témoignages relayés par plusieurs médias et par la Task Force elle-même, les assaillants seraient des militants proches de l’opposition, brandissant des banderoles hostiles au changement de Constitution, dans un climat déjà tendu par la marche annoncée pour le 22 juillet. Cette lecture politique n’est pas établie de manière indépendante, et les formations visées n’ont pas confirmé ces accusations, qu’elles seraient fondées à contester. Le commandant du Service national a tenu, lui, à séparer les deux terrains : les bâtisseurs, a-t-il fait valoir, « sont apolitiques et n’ont pour mission que d’assainir Kinshasa ». Attribuer une agression à un camp est une chose, la prouver en est une autre, et l’enquête annoncée devra faire ce départ.

L’impact sur les habitants, entre soulagement et méfiance

Pour beaucoup de Kinois, voir des caniveaux enfin curés à l’approche de la saison des pluies est un soulagement concret, dans une ville où les inondations récurrentes naissent souvent de drains bouchés. La fermeté affichée séduit aussi une partie de la population lassée de l’incivisme : les images d’un contrevenant contraint de faire des pompes pour avoir jeté ses ordures ont largement circulé, saluées par les uns, jugées humiliantes par les autres.

Mais l’enthousiasme se double d’une prudence née de l’expérience. La capitale a connu, ces deux dernières années, plusieurs opérations de salubrité lancées en fanfare par la province, du mot d’ordre « je ramasse et je jette à la poubelle » aux appels répétés du gouverneur à la mobilisation citoyenne, sans que la propreté s’installe. D’où une question qui revient dans les quartiers : que se passera-t-il quand les caméras seront parties ? À cela s’ajoute le sort des petits commerçants installés sur les emprises dégagées, dont les étals sont déplacés au nom de la fluidité et qui, eux, ne voient pas toujours dans l’opération un progrès. L’assainissement d’une ville n’est jamais neutre pour ceux qui vivent de ses trottoirs.

La vraie épreuve, la durée et l’aval

Au fond, le test de cette Task Force n’est pas dans le coup d’éclat, mais dans ce qui vient après le passage des bennes. Curer un caniveau ne sert que si les déchets évacués aboutissent dans une décharge gérée, et non dans un terrain vague en aval, et si une collecte régulière prend le relais des bâtisseurs. C’est le maillon faible de toutes les campagnes précédentes, et rien n’indique encore que celui-ci sera traité différemment.

Il y a aussi une exigence de transparence que le passé impose. Le programme des bâtisseurs du Service national existe depuis plusieurs années, il a transféré des milliers d’anciens kuluna vers ses camps, sans que l’État en publie jamais un bilan chiffré et vérifiable. Une force qui balaie la capitale sous l’œil du président mérite qu’on mesure, dans six mois, ce qu’il en reste. Pour l’heure, Kinshasa a retrouvé quelques avenues propres et un débat entier : celui de savoir si l’on assiste au début d’un changement de fond ou à une opération de plus, spectaculaire et passagère. La réponse ne se lira pas dans les discours, mais dans l’état des caniveaux à la première grande pluie.

Commentaires
B
Cet article respecte les principes de transparence éditoriale de BETO. En savoir plus ›
Et aussi…