Air Congo : le pari de Kinshasa pour reconquérir un ciel qu’elle a longtemps perdu
Air Congo : le pari de Kinshasa pour reconquérir un ciel qu’elle a longtemps perdu
AFP
À Muanda, l’atterrissage d’un avion aux couleurs nationales a suscité autant de joie que de méfiance. Le vendredi 10 juillet 2026, Air Congo a inauguré sa liaison Kinshasa-Muanda, une rotation hebdomadaire qui met la cité pétrolière et balnéaire du Kongo-Central à une heure de vol de la capitale, contre de longues heures de route. « C’est un sentiment de joie de voir une compagnie nationale fouler notre sol. Nous espérons que cette fois-ci, ce ne sera pas la même histoire qu’avec le train Matadi-Kinshasa », confie Samy Phoba, habitant de Muanda, résumant en une phrase l’espoir et la crainte d’un pays échaudé par ses désenclavements ratés.
La ligne est modeste, l’ambition ne l’est pas. Air Congo est née d’un partenariat signé fin 2024 entre l’État congolais, actionnaire à 51 %, et Ethiopian Airlines, qui détient 49 % du capital et surtout la gestion opérationnelle de la compagnie. Premier groupe aérien africain, le transporteur éthiopien fournit les appareils, forme les pilotes et le personnel, et inscrit Air Congo dans sa stratégie de hubs déployée du Togo à la Zambie. Lancée en décembre 2024, la compagnie exploite aujourd’hui trois Boeing 737 et un ATR, tous loués à son partenaire, et dessert une vingtaine de destinations intérieures et régionales.
Pour mesurer le pari, il faut se souvenir du cimetière sur lequel il se construit. L’aviation civile congolaise est un long chapelet d’échecs. Le pavillon mythique de l’ère Mobutu, Air Zaïre, a sombré. Hewa Bora Airways, qui lui avait succédé comme transporteur national de fait, a disparu après le crash de son Boeing 727 à l’approche de Kisangani, le 8 juillet 2011, qui fit 77 morts. Congo Airways, compagnie publique créée en 2015 pour incarner la renaissance, ne vole plus depuis 2024, ses appareils cloués au sol et ses dirigeants suspendus pour soupçons de mauvaise gestion. Air Congo se présente explicitement comme son remplaçant, sur un marché intérieur largement capté par des opérateurs privés.
Un verrou continue pourtant de peser sur tout le secteur. La RDC figure toujours sur la liste noire de l’Union européenne, qui interdit à ses compagnies certifiées de survoler l’espace aérien du continent, faute d’une surveillance de sécurité jugée suffisante par Bruxelles. C’est ce qui rend le retour d’Air Congo dans le ciel européen, salué comme un événement, plus paradoxal qu’il n’y paraît.
Car ce retour repose sur un artifice contractuel. Le 1er juillet 2026, un vol inaugural a relié Kinshasa à Bruxelles, opéré par un Boeing 787 de 300 sièges, une première depuis plus de vingt-cinq ans. Mais l’appareil, l’équipage, la maintenance et l’assurance sont éthiopiens, dans le cadre d’un contrat de location avec équipage, Ethiopian n’étant pas visée par les restrictions européennes. Le ministère des Transports qualifie lui-même ce montage de « solution transitoire », en attendant une mise aux normes du secteur aérien congolais. La reconquête du ciel se fait donc, pour l’heure, avec les ailes du voisin.
L’enjeu de fond dépasse la question du pavillon. Dans un pays-continent de 2,3 millions de kilomètres carrés, pauvre en routes praticables, l’avion n’est pas un luxe mais une nécessité de désenclavement. L’exemple de Muanda, dont le trajet vers la capitale se réduit d’une journée à une heure, illustre ce que peut apporter une desserte régulière pour le commerce, le tourisme et l’accès aux soins. Reste à savoir si Air Congo tiendra la distance là où ses devancières ont échoué.
Les arguments existent dans les deux sens. L’adossement à Ethiopian, gestionnaire aguerri au bilan solide, distingue l’expérience des précédentes tentatives purement nationales. Mais une flotte entièrement louée, une compagnie encore interdite de vol propre en Europe et le souvenir de Congo Airways invitent à ne pas confondre annonce et renaissance. À Muanda, l’administratrice du territoire, Amina Panda Kani, veut d’abord retenir le concret. « Nous avons l’habitude de passer plusieurs heures sur la route. Désormais, ce trajet peut être effectué en 45 minutes, voire une heure tout au plus. » Le ciel congolais reprend des couleurs. Il lui reste à prouver qu’elles tiennent.