Uranium en RDC : anatomie d’un scandale entre Washington et Pékin
Freeport a vendu Tenke Fungurume au chinois CMOC en mai 2016, la Gécamines l’a appris par la presse. Dix ans plus tard, 2 000 à 5 000 tonnes d’uranium ont quitté le pays dans le cobalt, moins de 10 % déclarées.
Uranium en RDC : anatomie d’un scandale entre Washington et Pékin
AFP
En décembre 2016, un laboratoire de Tenke Fungurume Mining, dans le Lualaba, enregistre sur des échantillons d’hydroxyde de cobalt une teneur en uranium de 1 100 parties par million. Quinze fois le niveau d’exportation autorisé, selon le seuil que retiennent les enquêteurs qui ont exhumé le document dix ans plus tard. Le chiffre n’apparaît dans aucune statistique publique d’exportation d’uranium, pour une raison simple : la cargaison ne part pas comme de l’uranium. Elle part comme du cobalt.
Sept mois plus tôt, le 10 mai 2016, l’américain Freeport-McMoRan avait cédé au chinois China Molybdenum la totalité de ses 56 % dans cette mine, pour 2,65 milliards de dollars, majorables de 120 millions selon les cours du cuivre de 2018 et 2019. La Gécamines, actionnaire public à 20 %, a fait savoir qu’elle avait « appris par voie des médias la cession de Freeport McMoran de la totalité de sa participation dans Tenke Fungurume Holdings ». Le ministère des Mines n’avait pas été associé aux négociations.
C’est le point de départ du scandale : au moment où la propriété du plus gros actif cuivre-cobalt du pays change de mains d’un opérateur américain à un opérateur chinois, l’État congolais l’apprend par la presse. Dix ans plus tard, deux publications scientifiques et journalistiques établissent que pendant tout ce temps, de l’uranium sortait du pays dans ces cargaisons, sans être déclaré.
Ce que deux publications ont établi le 30 juillet
Une étude de Ryan A. Manzuk et Sébastien Philippe, chercheurs aux universités du Wisconsin-Madison et de Princeton, parue dans Nature Communications, volume 17, article 7415. Et une enquête de Lighthouse Reports menée avec le Financial Times, qui apporte les documents d’entreprise. CMOC a démenti le 1er août.
Leur résultat central tient en une fourchette : de 2 000 à 5 000 tonnes d’uranium naturel exportées de RDC dans des cargaisons d’hydroxyde de cobalt entre 2000 et 2024. Les auteurs ajoutent une seconde estimation, moins commentée et plus lourde pour le pays : de 1 000 à 4 000 tonnes ont probablement fini dans les résidus miniers, sous des formes facilement mobilisables, c’est-à-dire susceptibles d’être dissoutes ou relixiviées. Sur la déclaration, leur formule est nette : « moins de 10 % des volumes estimés auraient été déclarés publiquement ».
La cause est géologique. La ceinture cuprifère du Katanga associe dans les mêmes gisements le cuivre, le cobalt et l’uranium, dans une région qui fournit aujourd’hui plus de 75 % de l’offre mondiale de cobalt, contre environ 30 % au tournant du siècle. Le problème naît au traitement : l’hydroxyde de cobalt, précipité en fin de circuit, n’écarte pas sélectivement les impuretés. Pour établir la teneur naturelle de référence, l’étude s’appuie sur 134 mesures géométallurgiques d’une mine éloignée de tout gisement d’uranium connu, et retient une moyenne géométrique de 7,0 parties par million, avec un écart-type géométrique de 2,6, soit un intervalle de 2,7 à 18 ppm. Les 1 100 ppm de décembre 2016 sortent de cet intervalle de plusieurs ordres de grandeur.
L’étude situe l’inflexion après 2017, quand les exportations dépassent 80 000 tonnes de cobalt par an, et relève que seuls 20 % environ des exportations cumulées montraient en 2024 des indices d’un retrait ciblé de l’uranium vers des résidus stables. Quatre cinquièmes du flux, sans traitement identifiable de l’impureté.
Pékin : la chaîne quitte le territoire dès le port
Plus de 95 % de la production congolaise part sous forme d’hydroxyde brut, pas de métal raffiné. Le pays vend un intermédiaire, et c’est dans cet intermédiaire que l’uranium voyage. La suite se joue ailleurs. La Chine raffinait 80 % de l’offre mondiale de cobalt en 2023 et reçoit l’essentiel de la production congolaise. En Europe, une raffinerie de Kokkola, en Finlande, détient des permis autorisant la séparation d’uranium jusqu’à 10 000 kilogrammes par an. Umicore, qui l’exploite, décrit l’uranium comme une impureté incidente et non comme un coproduit.
La concentration s’est accélérée après 2016. L’Environmental Investigation Agency, dans son rapport de mars 2026 sur l’exploitation du cobalt en RDC, écrit : « Presque la moitié du cobalt mondial est actuellement produit par une société chinoise dénommée CMOC ». La part du groupe est passée de 10,8 % en 2020 à 45 % en 2024, avec des croissances annuelles de 173 % entre 2022 et 2023, puis de 106 % entre 2023 et 2024. Le même rapport documente, autour des sites, plus de 12 000 personnes déplacées en trois vagues depuis 2022. Il analyse 1 200 dossiers médicaux montrant une hausse des cas respiratoires depuis 2023, et relève des concentrations de dioxyde de soufre supérieures à 0,7 partie par million pendant une quarantaine de minutes le 28 septembre 2024.
Un expert de l’Agence internationale de l’énergie atomique, interrogé par les enquêteurs, a estimé que la RDC respectait ses obligations de garanties, en notant que l’uranium finit dans les résidus. La question fiscale, elle, reste entière : la mécanique des milliards qui échappent au fisc minier ne prévoit aucune ligne pour une substance qui n’est pas déclarée.
Washington : un accord signé sans que la question soit posée
Le 4 décembre 2025, la RDC et les États-Unis ont signé un accord de partenariat stratégique, paraphé côté congolais par le vice-Premier ministre chargé de l’Économie nationale Daniel Mukoko Samba et par la ministre des Affaires étrangères Thérèse Kayikwamba Wagner. Il porte sur trois minerais, le cobalt, le cuivre et le germanium, et repose sur trois piliers : une Strategic Asset Reserve assortie d’un droit de premier regard pour les investisseurs américains, une Strategic Minerals Reserve destinée à stabiliser les marchés et à favoriser la transformation locale, et un volet infrastructures avec le corridor Sakania-Lobito et le Grand Inga. La Development Finance Corporation a réitéré le 20 juillet 2026 un engagement de 553 millions de dollars pour ce corridor, dont Washington continue de vanter les progrès.
L’uranium ne figure pas dans la liste des trois minerais. Aucun document public ne dit si la question a été soulevée à la table, pas plus qu’elle ne l’avait été en 2016 lors de la cession.
Le contraste est le nœud du dossier. Washington construit un dispositif pour disputer à Pékin l’accès au cobalt congolais, et Kinshasa a fait entrer en vigueur le 31 juillet 2026 l’obligation pour les sociétés minières de céder 10 % de leur capital à des Congolais. Pendant ce temps, la matière la plus stratégique du sous-sol katangais sort depuis vingt-quatre ans dans les sacs d’une autre, sans être ni comptée ni taxée.
Le droit congolais dit exactement quoi faire
Ce que l’affaire révèle n’est pas un vide juridique. Le Code minier, la loi n° 007/2002 du 11 juillet 2002, énonce dans son exposé des motifs : « L’uranium, le thorium et les minerais radioactifs sont placés sous le régime des substances réservées ». Le même texte précise la logique de ce régime : « la sécurité des populations nationale ou internationales exige qu’elles soient déclarées « substances réservées » par le Chef de l’État selon les conditions qu’il déterminera ».
Le pays dispose aussi d’une institution dédiée. Le Commissariat général à l’énergie atomique, créé en 1959, est la première structure du genre en Afrique subsaharienne. Sa présentation officielle lui confie deux missions : « effectuer, de promouvoir et de coordonner les recherches scientifiques et technologiques dans les divers domaines de la science et de l’industrie intéressant l’utilisation de l’énergie atomique », et « la protection des personnes et des biens contre les dangers pouvant résulter de l’utilisation des rayonnements ionisants ».
Sur le plan international, la RDC a signé en 1972 l’accord d’application des garanties lié au traité de non-prolifération, et le protocole additionnel avec l’Agence internationale de l’énergie atomique est entré en vigueur le 9 avril 2003, il y a vingt-trois ans. Ce protocole élargit les obligations de déclaration, y compris sur les exportations de matières. L’Agence est venue sur place : sa 81e mission consultative internationale de protection physique depuis 1995, la deuxième en RDC depuis 2000, a inclus la visite de mines de cuivre et de cobalt près de Kolwezi et du Centre régional d’études nucléaires de Kinshasa. Elle a jugé le régime national bien établi.
Reste la mesure. Steve Muanza, qui dirige l’agence nucléaire congolaise, a déclaré aux enquêteurs qu’il jugeait techniquement possible et probable que des raffineries étrangères récupèrent l’uranium contenu dans le cobalt, et qu’il avait demandé un financement pour équiper les postes frontaliers en matériel de détection radiologique. Soixante-sept ans après la création du Commissariat, ni le montant, ni la décision, ni le calendrier de cet équipement ne sont connus.
Le différend d’août porte sur un chiffre que personne ne publie
Le 1er août 2026, CMOC a rejeté les conclusions de l’enquête. Son communiqué affirme que « l’ensemble de l’hydroxyde de cobalt actuellement produit par sa filiale Tenke Fungurume Mining respecte les exigences réglementaires locales ainsi que les normes d’approvisionnement de ses clients internationaux ». Le groupe déclare n’avoir jamais reçu de retenue en douane ni de rejet de client, conteste la pertinence du seuil de 75 parties par million retenu par les enquêteurs, oppose deux autres valeurs à 81 et à 100 ppm, et soutient que l’évaluation doit porter sur le produit final et non sur les étapes intermédiaires.
Trois observations tiennent ensemble. Le démenti est rédigé au présent, sur l’hydroxyde « actuellement produit », quand les relevés contestés courent de juin 2016 à décembre 2020, période où le dépassement aurait concerné plus de 70 % des journées documentées. L’absence de rejet en douane mesure ce que les douanes contrôlent, non ce que les cargaisons contiennent, et l’agence nucléaire congolaise reconnaît que les frontières n’ont pas le matériel de détection. Enfin, entre 75 et 100 ppm, vingt-cinq points séparent la borne basse de la borne haute : à 100, les relevés de décembre 2016 dépassent onze fois la limite ; à 75, quinze fois. Dans les deux cas ils la dépassent, mais le texte congolais qui fixerait la valeur applicable aux exportations d’hydroxyde de cobalt n’est pas accessible. Tant qu’il ne l’est pas, chaque partie peut se déclarer dans son droit sans mentir.
Ce que le pays perd, et ce qu’il ignore
Deux pertes se superposent, et elles ne sont pas de même nature. La première est fiscale et souveraine. L’uranium est une substance réservée, dont l’exportation relève d’un régime distinct de celui du cobalt. S’il sort embarqué dans l’hydroxyde, il sort sans être ni taxé ni comptabilisé comme tel. Sur 2 000 à 5 000 tonnes, aucun droit spécifique n’a été perçu, et aucune traçabilité n’existe côté congolais, dans un pays qui peine déjà à maîtriser les contrats de son sous-sol.
La seconde est environnementale et sanitaire, et elle reste au sol. Les 1 000 à 4 000 tonnes estimées dans les résidus miniers ne sont ni localisées, ni surveillées publiquement. Les chercheurs insistent sur leur forme chimique : uranyle ou hydroxyde, aisément dissous ou relixiviés. Dans une région où les bassins de résidus jouxtent des habitations et où l’Environmental Investigation Agency documente déjà des atteintes respiratoires, l’absence de mesure publique est un fait en soi.
Ce qui manque
Le seuil réglementaire congolais applicable aux exportations d’hydroxyde de cobalt n’est pas publié. C’est la pièce qui manque pour qualifier ou disqualifier les faits.
Aucune réaction officielle du gouvernement n’a suivi la parution de l’étude. Ni le ministère des Mines, ni le Commissariat général à l’énergie atomique n’ont communiqué depuis le 30 juillet.
Les déclarations de la RDC à l’Agence internationale de l’énergie atomique au titre du protocole additionnel ne sont pas publiques. Elles diraient quelle part des matières a été déclarée, et compléteraient l’estimation des chercheurs par la seule source qui puisse la contredire. Les résultats d’analyse des cargaisons exportées ne le sont pas davantage.
Aucun document public ne dit si l’uranium a été évoqué lors de la cession de 2016 ni dans l’accord de décembre 2025. Le premier test vérifiable tient en deux documents. Si un arrêté fixant le seuil applicable et un plan d’équipement radiologique des postes frontaliers sont publiés avant la fin de l’année, l’État aura repris la main sur la mesure. Sinon, le seul chiffre disponible sur ce que la RDC exporte restera celui que produisent ceux qui l’exportent.
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