Comment un pays en guerre devient le bon élève du FMI
Le FMI salue une économie congolaise « résiliente » et débloque 348,5 millions de dollars, au moment où le pays subit la guerre, Ebola et les chocs régionaux. Premier épisode d’une série qui démonte le paradoxe.
Le 26 juin, à Washington, le conseil d’administration du Fonds monétaire international déroule un satisfecit : troisième revue du programme appuyé par la facilité élargie de crédit et deuxième revue de la facilité pour la résilience conclues, 348,5 millions de dollars débloqués, une économie jugée « résiliente ». Le même jour, à New York, devant le Conseil de sécurité, on récite une tout autre liste : vingt-sept millions de Congolais en insécurité alimentaire, Goma et Bukavu tenues par le M23, une épidémie d’Ebola qui a déjà fait 304 morts pour 1 155 cas au 25 juin. Deux bulletins de santé du même pays, le même jour, qui semblent décrire deux nations différentes.
Comment un pays qui perd des villes, enterre ses morts et compte ses déplacés peut-il, dans le même temps, décrocher la mention du FMI, ramener son inflation autour de 2,5 % et emprunter pour la première fois de son histoire sur les marchés internationaux ? Le paradoxe n’est pas un trucage de statistiques. Il a une explication, et elle tient en quatre ressorts que cette série va démonter un à un.
La première clé est géographique. La guerre ravage l’Est, les deux Kivus. Mais la richesse du Congo se creuse à plus de mille kilomètres de là, dans le cuivre et le cobalt du Katanga et du Lualaba, que les combats n’atteignent pas. En 2025, la production de cuivre a encore bondi de 10 %, à 3,4 millions de tonnes. Le pays vit avec deux géographies économiques disjointes : l’une saigne, l’autre exporte.
La deuxième clé est monétaire. L’inflation, qui dépassait 17 % en moyenne en 2024, est revenue à environ 2,5 % en glissement annuel à fin avril 2026. Le mérite en revient moins au panier de la ménagère qu’au taux de change : le franc congolais s’est apprécié de plus de 30 % en 2025, porté par les dollars du secteur minier et une banque centrale qui a longtemps tenu ses taux au plus haut. Une désinflation importée par la monnaie, davantage qu’un coût de la vie qui s’allège.
La troisième clé est financière. Le 9 avril 2026, la RDC a placé son tout premier eurobond : 1,25 milliard de dollars levés sur les marchés internationaux, pour une demande plus de quatre fois supérieure à l’offre. Un État que l’on dit fragile est devenu, sur le papier, un emprunteur courtisé, adoubé par le FMI. L’argent se paie cher, à 8,75 % puis 9,5 % selon les tranches, mais il vient, au moment précis où Kinshasa doit financer sa guerre.
La quatrième clé est que le conflit, s’il tue et déplace, reste circonscrit à l’Est et n’a pas fait dérailler la machine d’ensemble. Il a tout de même un prix, inscrit noir sur blanc dans les comptes du FMI : le seul objectif budgétaire que la RDC a manqué, elle l’a manqué à cause de dépenses de sécurité plus lourdes que prévu. La guerre se paie dans le budget, au détriment d’autres lignes.
« L’activité économique en RDC demeure résiliente, soutenue par la solide performance du secteur minier », résume le FMI sous la plume de son directeur général adjoint, M. Okamura, qui tempère aussitôt : les perspectives restent « sujettes à des risques importants, notamment la situation sécuritaire dans l’est de la RDC, l’épidémie d’Ebola en cours ». Du côté des marchés, le ton est à la fierté. « Les fondamentaux s’améliorent, la visibilité économique se renforce, et les investisseurs répondent », se félicite Mustafa Rawji, directeur général de la Rawbank, la banque congolaise qui a co-arrangé l’eurobond.
Reste la question que ces chiffres n’effacent pas. Une inflation à 2 % ne rend pas la vie moins chère au déplacé de Goma ; un eurobond sursouscrit ne nourrit pas les millions de Congolais en insécurité alimentaire ; une croissance de l’ordre de 5,6 %, tirée par des mines du Sud, ne relève pas les villages brûlés de l’Est. La résilience congolaise est réelle, mais elle est d’abord statistique : un tableau de bord au beau fixe, une réalité sous les bombes.
C’est ce grand écart que les prochains épisodes vont démonter, rouage par rouage : le moteur minier qui ignore la guerre, le franc qui a dompté les prix, l’entrée du Congo dans la cour des marchés, et le plafond de verre où le récit du bon élève rencontre ses limites. Quatre clés pour comprendre comment un même pays peut, à la fois, saigner et prospérer.
Atlas · Bon élève sous les bombes
Le paradoxe congolais, province par province
Un pays salué par le FMI le jour même où l’ONU décrit un désastre. Pour comprendre, il faut regarder la carte : la guerre et la richesse n’habitent pas les mêmes provinces.
FMI (26 juin 2026) ; ONU / OCHA, OIM, OMS (juin 2026).
L’atlas du paradoxe
Une même carte, quatre lectures. Changez de calque : l’Est qui se vide et se bat, le Sud qui produit, et les millions de personnes qui vivent là où l’on se bat. Survolez une province.
Tout monte en même temps
D’une même ligne du temps, la prospérité s’élève et la détresse s’enfonce. En haut, le coffre de l’État se remplit ; en bas, les rangs des déplacés gonflent.
Réserves de change : Banque mondiale (Md $). Déplacés : IDMC (millions). 2019-2023.
Pourquoi le moteur ne cale pas
Le cuivre, extrait au sud, a triplé en dix ans (3,3 Mt en 2024) et fait ~90 % des exportations.
L’inflation est tombée du pic de 54,7 % (2017) à 2,27 % fin 2025, portée par un franc apprécié de 30 %.
Le revers : tout repose sur un seul produit
Quand Kinshasa a suspendu ses exportations de cobalt, le minerai a bondi de 245 % : son poids sur le marché mondial, et sa dépendance à une seule ressource.
Fastmarkets : cobalt hydroxyde 30 % Co. +245 % entre le 21 février (5,65 USD/lb) et la mi-octobre 2025.
Dix-huit mois, deux trajectoires
- 25-27 janvier 2025Le M23 prend Goma.
- 16 février 2025Chute de Bukavu.
- 22 février 2025Embargo sur le cobalt ; les cours s’envolent.
- octobre 2025Le franc s’apprécie ; l’inflation s’effondre.
- 9 avril 2026Premier eurobond souverain : 1,25 Md $.
- mai 2026Nouvelle épidémie d’Ebola.
- 26 juin 2026Le FMI débloque 348,5 M $…
- 26 juin 2026… le même jour, l’ONU alerte sur 27 M d’affamés.
Une résilience d’abord statistique
1,25 milliard de dollars levés sur les marchés ; 27 millions de Congolais qui ne mangent pas à leur faim. Une inflation à 2 % ne fait pas baisser le prix du manioc pour le déplacé de Goma. Sur la carte, l’économie qu’on salue et le pays qui saigne ne sont, tout simplement, pas les mêmes provinces.
Kinshasa : le gouvernement lance la réhabilitation de l’échangeur de Limete
RDC: le FMI valide les réformes économiques et débloque plus de 348 millions de dollars en faveur du pays